La Femme Tronc

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Auteur, dramaturge, poète Prix d'écriture dramatique à Cannes en 2006 Publications de nouvelles et de pièces (pays francophones) Pièces montées en province (France) à Bruxelles, au  [+]

Image de Été 2013
Je suis tombé amoureux d’elle dans la vitrine d’une boutique de mode.
De ses cheveux de poupée, de ses yeux peints, de son masque de cire avec deux rondelles rouges sur le haut des joues.
De ses lèvres scellées sur une parole empêchée – son air « interdit » en effet.
Un chemisier très échancré laissait deviner la naissance d’une poitrine trop belle pour être vraie, durcie d’une arrogance impassible et à l’intérieur de laquelle ne battait aucun cœur et le sang ne circulait pas.

Cette première fois, je me suis vu, dans un reflet déformant de la vitrine, agenouillé derrière elle, mes mains possédant ses seins, ma bouche courant sur son cou lisse et frigide.

A l’intérieur, une vendeuse a fini par s’approcher, avec une moue réprobatrice, à laquelle se mêlait un sourire commercial hésitant qui disait « Monsieur désire quelque chose ? »

Ça ne se voyait pas ?

Je me suis éloigné.

J’ai attendu l’obscurité.

Je suis revenu devant le magasin.

Le rideau de fer projetait un grillage géant sur sa fausse chair, soulignant plus durement que les reflets trompeurs du jour son destin de prisonnière.

Il y avait eu des filles de chair et de sang, mais elles n’avaient pas compté.
Elles s’agitaient, bavardaient, réclamaient, reprochaient, exprimaient des désirs contre lesquels les miens devaient toujours se tordre et frire.
Je les avais quittées, elles m’avaient quitté, et j’avais renoncé à poursuivre ces expériences déplorables, n’en regrettant que les instants du plaisir qui ne laissent éphémèrement de place qu’à quelques gestes simples et au souffle rauque de la jouissance.
J’avais vécu avec l’idée qu’on n’aime qu’une fois.

J’essayai de le lui dire, ce soir-là, fasciné par son silence, la fixité de ses yeux, son immobilité tout entière. Une voiture de police en maraude me chassa.

Le reste de cette nuit fut un cauchemar.
On sciait sa taille avec l’acier le plus effilé, une bassine recueillait le sang, on emportait les hanches et les jambes, on cautérisait la belle plaie au fer rouge tandis que lentement le buste se glaçait avec ses souvenirs...

A l’aube, je me vis un visage d’épouvante et fus pris de violents vomissements.

Plus tard, je dépassai la devanture sans m’y arrêter, y jetant seulement un regard furtif.

Le jour suivant, j’entrai dans la boutique et choisis un chemisier semblable à celui qu’elle portait sous prétexte d’un cadeau. La vendeuse me demandant quelle taille conviendrait, je désignai le mannequin. « Vous êtes sûr ? », insista-t-elle, et, m’entraînant vers la vitrine, ajouta « On peut regarder si vous voulez ».

S’aperçut-elle que je tremblais ? Me regardait-elle quand je posai une main sur l’épaule de cire ? Etait-ce mon imagination, ou la cire avait palpité ?

Je payai, et sortis comme un coupable.

Le lendemain était jour de fermeture.
La vendeuse, pourtant, était à l’étalage, arrangeant des épingles sur le mannequin. Elle me sourit à travers la vitrine. J’allumai une cigarette et la regardai faire.

Elle vint sur le pas de la porte.
« Je n’en ai que pour une minute. Vous m’attendez ? »

Elle sortit au moment où le ciel crevait.
Je l’abritai sous un pan de ma veste et nous nous mîmes à rire en nous éloignant.

Je sentis les yeux morts transpercer mes omoplates.
Ce fut ma première trahison.
La nuit venue, les cris de notre orgasme couvraient à peine ceux de la suppliciée.

Durant quelques jours, j’évitai le quartier.
Nous nous retrouvions au secret de ma chambre.
Nous filions le parfait amour.
Peu de mots échangés.
Complicité implicite des corps.
Je n’avais jamais été aussi comblé.

Mais je la revis...

Elle portait un haut noir éclatant qui lui donnait un air d’impératrice.
Elle me dit...
Non, elle ne me dit pas... Mais j’entendis quand même la voix de cire, « Tu es à moi... A moi... »

Au milieu de la nuit sans lune, je quittai sans bruit ma chambre.
Le chant discordant des sirènes du système d’alarme ne m’arrêta pas.
Je m’enfonçai vers la banlieue en emportant le buste.

Quand on découvrit le corps coupé en deux de la jolie vendeuse, il était trop tard, nous étions sauvés, unis pour le pire, sans espoir de retour.
Sans mémoire.

Aujourd’hui, c’est moi qui l’habille et la déshabille, la coiffe et la décoiffe, ravive ses couleurs quand elles se fanent sous la cloche de verre.

La nuit, agenouillé derrière elle...

Et la Foire du Trône, le stand est facile à trouver.

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Image de Fid-Ho LAKHA
Fid-Ho LAKHA · il y a
Fétichiste et meurtrier ! Une déviation de l’amour , au point de sacrifier le réel , au profit de l’irréel ! Lecture tardive aussi , mais non regrettée.
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Surlephil · il y a
Merci à vous qui avez apprécié cette petite histoire cruelle
Philippe

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Skimo · il y a
Découverte tardive mais pas inutile. Amour et folie sont souvent proches, mais votre texte surréaliste fait accepter la folie esthétique. Je vous propose une lecture dans lequel le surnaturel n'est pas absent: "Ne pas faire de mousse "
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Julia Chevalier · il y a
J’adore!
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Arlo G · il y a
J'étais passé à coté de votre excellent TTC et je vote avec un peu de retard. A L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée. Cordialement, Arlo
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Surlephil Surlephil · il y a
Vote!
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Bernie Chibron · il y a
Not bad at all!!!
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Adrien Pilato · il y a
Mon père, cet écrivain.
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Julien So · il y a
GRAND!
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Jimmy Mas Mas · il y a
Excellent, ça me ressemble beaucoup!

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