La fée Vénus

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La fée Vénus avait dû se pencher en premier sur le berceau d’Iris, car depuis sa naissance, c’est bien sa beauté qu’on remarquait avant tout. Petite déjà, Iris retenait les regards dans la rue. Les mamies s’extasiaient sur la taille de ses yeux, le soyeux de ses pommettes. Les autres mères s’interrogeaient : pourquoi n’ai-je pas donné cette perfection physique à mon enfant ? Et cette comparaison allait poursuivre Iris toute sa vie. Chaque rencontre installerait une différence avec l’autre, celui-ci ne pouvant que ressentir un sentiment d’injustice, devant un être à la plastique aussi parfaite.
Pourtant, au fil du temps, les gens s’accommodaient à sa particularité. Ils la considéraient comme l’expression d’une volonté divine, encline à créer un être d’exception. Car des physiques, comme celui d’Iris, ne couraient pas les rues.

Elle avait tout pour devenir une influenceuse. Sa beauté lui offrait sur un plateau le crédit idéal. Le monde de l’esthétisme attendait Iris depuis sa naissance.
Tout lui allait, et elle sublimait tout. Vêtements, maquillage, accessoires. Sur elle, la moindre étoffe prenait l’allure d’une tenue de cocktail. Mais cela ne l’empêchait pas de désirer du beau pour elle et pour les autres. Partager ses découvertes sur son blog était dans sa nature et elle s’y attelait avec bonheur.
Elle partait à l’assaut des produits de qualité telle une exploratrice. Son public attendait ses précieuses prescriptions. Cela donnait à Iris le sentiment d’être généreuse, d’aider les autres à gagner les sommets, qu’elle avait naturellement atteints.

Au fil des posts, ses followers développaient une dépendance, sollicitaient son avis pour leurs choix esthétiques. Trouvait-elle ce fard adapté ? Mettait-il en valeur les yeux verts ?
En tant qu’experte, Iris répondait, orientait, conseillait. Parfois elle rassurait les jeunes filles aux prises avec les affres de la puberté : Je me trouve moche ! Et l’influenceuse s’adaptait à leur humeur fragile : Non, suis mes conseils. Nous allons faire de toi une reine !

Les marques, ayant repéré son blog et mesuré son impact sur les ventes, ne tardèrent pas à approcher Iris. Une prise de contact qui commençait par une proposition de produits à tester. Ainsi arrivaient par centaines des crèmes de jour, de nuit, des poudres bronzantes, des foulards, des sacs...
Chaque jour l’influenceuse postait plusieurs articles pour vanter tel ou tel produit, avec une mise en situation. Une photo avant, une autre après (le rouge à lèvres, le masque, le foulard...) assorties de ses commentaires.
C’était devenu sa routine. La règle étant de ne jamais, oh non jamais, abandonner son poste. Il fallait imposer sa présence, combler les interstices vacants des réseaux. L’éloignement engendrait l’oubli, conséquence inenvisageable. Il fallait gérer en mode over, considérer les choses en oversize, du allover permanent ; bref, couvrir le réseau aussi efficacement qu’un fond de teint de qualité sur un visage.
Cela nécessitait une discipline d’enfer, une régularité incontournable. Une occupation virant à l’obsession. Mais Iris était habituée à ne vivre que pour la beauté.

Ce qu’elle n’avait pas su prévoir, c’est que ces crèmes, ces parfums, ces produits chimiques, appliqués sur sa peau, puissent interagir. Et cela se produisit.
Un matin, le miroir de sa chambre lui renvoya une image inédite : un visage défiguré, envahi de boutons blancs. Elle se retint de ne pas le briser, tant le malaise fut profond. Jamais elle n’avait ressenti un tel effroi à la vue de son minois.

Que faire ? Prise d’un tremblement rageur, elle arracha une première caisse de produits rangée dans son armoire. Les articles voltigeaient un par un, au-dessus de sa tête, avant de retomber à terre. Bon sang où était ce fameux stop boutons miraculeux ?
Mais des miracles, il n’allait pas en faire. Elle en pris soudainement conscience. Sa peau n’allait pas se réparer en deux heures. Alors elle jeta le tube et s’assied sur son lit, désemparée. Seul le temps allait lui faire retrouver sa vraie nature : son visage d’ange, son visage de poupée.

Mais en attendant que faire ? Impossible de déserter l’arène des influenceurs. Impossible de poster une ancienne photo. Les followers connaissaient tous ses clichés, certains les affichaient dans leur chambre. Elle tourna en rond, désespérée de voir les heures défiler sans intervenir sur son blog. Un manque grossissait au fond de sa poitrine. Il fallait qu’elle poste, c’était plus fort qu’elle. Comment faire sans photo ? Ecrire sans visuel, c’était nul, c’était disparaître des radars. C’était devenir madame tout le monde.
Puis un déclic se produisit en elle. Iris sentit qu’il fallait inverser la vapeur, se montrer telle qu’elle était. Avouer, montrer sa fragilité. Au fond, elle avait besoin de partager cette expérience. Passer dans l’autre camp, se faire rassurer. Pour une fois ne plus être la fille forte.
Alors elle posta une photo d’elle, le visage moucheté de petites perles blanches.

Et la vente des produits contre l’acné chuta.
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