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La farce funèbre.

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C'est un bel été, aux multiples couleurs arrosées de soleil.
La mort aime toutes les saisons.
Agathe est passée de vie à trépas.

La scène se passe chez le notaire, dans une grande pièce austère, lambrissée de bois précieux.
Frères et soeurs sont ulcérés.
Même après son dernier souffle, Agathe leur pourrit encore la vie avec son humour idiot.
Monsieur Dumeaujoud, tout de noir vêtu, vient d'ouvrir le testament et brandit direct la première des dernières volontés d'Agathe... sortie d'un petit carton, une plaque en granit avec l'inscription "Enfin la sieste éternelle", à poser sur le caveau familial où elle repose désormais.
Constant, très rouge, déboutonne son col de chemise en maugréant : "obligé de mettre ça à côté de la plaquette "Mort pour la France" de Benoit, on ne va pas avoir l'air fin".

Sur les sept enfants Grosmougin, ils sont cinq présents, seuls prétendants à l'héritage.
Aucun des sept n'a fondé un foyer...
La branche généalogique des Grosmougin va s'éteindre, tôt ou tard.
Le cadet, Benoit, a déjà quitté ce bas monde lors de la dernière guerre. Pas vraiment tombé au combat, mais emporté, dans une infirmerie de fortune, par une pneumonie au virus bien allemand, sans aucun doute.
Agathe, celle que l'on vient d'enterrer, se savait condamnée par une maladie sournoise, aussi avait-elle orchestré son enterrement religieux dans les moindres détails.
Même Soeur Adèle avait été mandatée pour jouer, à l'harmonium, "L'Ave Maria". Elle était accompagnée par les voix fluettes du "Coeur de Marie", les gamines du catéchisme.
Moment poignant, il faut bien l'avouer.

Ils ne sauront jamais de combien leur soeur a soudoyé le curé, toujours est-il qu'au sortir de l'église, la voix d'Agathe elle-même, enregistrée sur cassette, exhortait "ses fidèles amis" à se retrouver tous au Cheval-Blanc, le café le plus proche, dès la cérémonie achevée. Il fallait y trinquer à son souvenir, sans se gêner, comme si elle était encore parmi eux.
Et pour confirmer ses intentions, éclata la voix puissante de Jacques Brel, son chanteur fétiche : "Jveux qu'on rie,
jveux qu'on danse,
jveux qu'on s'amuse comme des fous,
jveux qu'on rit,
jveux qu'on danse
quand c'est qu'on m'mettra dans le trou".
Frères et soeurs partirent sitôt l'ensevelissement terminé.
Le dos rond et rasant presque les murs, il était hors de question pour eux de s'associer à cette fête posthume...

Le notaire tousse. Il doit continuer la lecture :
"Je lègue tous mes biens à la Société Protectrice des Animaux Défavorisés Par La Vie, charge à eux de prendre soin de ma petite chienne Finette jusqu'à ses derniers jours".
Constant devient écarlate. Il se lève d'un bond, bouscule le clerc éberlué en ouvrant la porte. Il doit faire vite. La daube provençale, savourée ce midi, ne passe pas...
Denise est prise d'un fou rire nerveux hi-hi-hi...
Emile, dont la profession de croque-mort colle à la peau, reste digne.
Françoise, tout en triturant son mouchoir, murmure : "c'est gentil. Elle est si brave. Elle est si brave". On ne sait pas si cela concerne Agathe ou la chienne.
Voilà Gabrielle qui perd toute retenue. Ses nerfs craquent. Elle lance violemment son sac à main à terre en hurlant "Ah! la garce, Ah! la garce" et elle se penche si soudainement en avant que le notaire recule bruyamment sa chaise.

L'assemblée doit reprendre son calme, attendre que Constant regagne sa place. Cette fois, l'homme est pâle comme un linge.
Le notaire reprend le document : "Non, mes gros bêtas, c'est une blague".
Silence de plomb dans la famille, le notaire semble confus. Le clerc commence à se tortiller. Cette Agathe a fait des choses si drôles. Assurément, la défunte devait sortir du lot, au milieu de sa fatrie si terne.
Eux ne se posent plus la question de savoir d'où leur soeur tenait son sens de la farce.
Des parents, évidemment...
Déjà... qui a l'idée de donner des prénoms par ordre alphabétique à ses rejetons? personne!
et une maman qui veut sept enfants, sept nains,disait-elle en riant, c'était leur propre mère.
Pari réussi.
Au village, ils ont toujours été les "sept nains Grosmougin" quand ce n'était pas les "nains d'jardin Grosmougin".

Le notaire tousse et recommence :
"Non, mes gros bêtas, c'est une blague. La SPADPLV n'existe pas. Je vous rassure pour Finette, son sort sera enviable en récompense de sa petite compagnie aimante.
Tous mes biens seront partagés, à part égale, entre vous quatre... toutefois, après les formalités d'usage, Monsieur Dumeaujoud appuiera sur un bouton à votre intention"
Allons bon. Il faut prendre son mal en patience. Ce sera la dernière facétie d'Agathe...
Toute la paperasse signée, frères et soeurs se lèvent de concert.
Le notaire tend la main vers une petite boite brune. Il appuie dessus...
Puissance maximum, le formidable Jacques Brel s'exprime :
"Les bourgeois, c'est comme les cochons,
Plus ça devient vieux, plus ça devient bêtes,
Les bourgeois, c'est comme les cochons...".

Constant passe la porte le premier. Il court.
Denise, rigole hi-hi-hi, et s'élance aussi.
Emile, impassible, se presse avec les autres.
Françoise froisse nerveusement son mouchoir,
Gabrielle renverse sa chaise en se levant d'un bond : "Ah! la garce Ah! la garce!"

On entend encore un moment leurs piétinements furieux dans le grand corridor... et des hi-hi-hi... et des "Ah! la garce Ah! la garce"...

et Brel qui conclut "Plus ça devient con".
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Patrick Gibon · il y a
une jolie pantalonnade bien marrante avec un fond musical des plus plaisant et qui colle bien à la personnalité de la vieille facétieuse! une idée que je vais rajouter à la flopée prévue pour le grand saut au trampoline!
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Elisabeth Marchand · il y a
Merci, Patrick, pour votre passage sur ma page ... et ne vous pressez pas pour le saut, y'a pas le feu au lac, comme on dit par chez moi.
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Lange Rostre · il y a
Bon, du Brel, ça va !....:-)
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Elisabeth Marchand · il y a
Un chanteur-compositeur qui a su observer finement ses contemporains ... à l'instar d'un Brassens aussi.
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Lange Rostre · il y a
Tout à fait.
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Mireille.bosq · il y a
Les réunions chez les notaires m'ont aussi inspiré une farce (hors concours). il suffit d'y avoir mis les pieds une fois... "Trois singes et le petit dernier"
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Elisabeth Marchand · il y a
Merci pr le passage ici, Mireille... Je vais lire votre prose sur le sujet...
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Chateaubriante · il y a
mes éloges pour ce texte à l'humour posthume grinçant ; très original
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Alizée Le Pocher · il y a
Très amusant ! En plus c'est rare que je connaisse les chansons évoqué dans des histoires, et là comme c'est le cas, ça m'a fait plaisir !

Je participe au concours Fanart harry potter si, ça vous intéresse de jeter un œil ;)
https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/cetait-un-poil-de-chat-7

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Elisabeth Marchand · il y a
Merci Alizèe pour passage ici et commentaire.
Je n'y connais rien en BD mais c'est avec plaisir que je vous ai donné des points.

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Blandine Butelle · il y a
Une farce réjouissante! J'aime beaucoup la construction du texte. Bravo!
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Elisabeth Marchand · il y a
Merci d'être venue me lire, Blandine...
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MCV · il y a
Un peu déjanté et très drôle!
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Lélie de Lancey · il y a
La scène est savoureuse... J'ai pris plaisir à vous lire !
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
J'ai souvenir d'une "Finette" qui savait merveilleusement dénicher la truffe...
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Elisabeth Marchand · il y a
Nos amis canins ont tous un don!! Suffit juste de le découvrir!
Merci pour votre venue ici, Marie...

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Arwen James-Keltton · il y a
Il y a de fortes chances que je chantonne du Brel toute la journée ! J'ai beaucoup aimé votre texte ; bravo !
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Elisabeth Marchand · il y a
Merci d'être venu me lire, Arwen... du coup, je suis allée apprécier, sur votre page "Un instant de volupté" qui porte bien son nom...
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