La farce

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J’aime jouer avec les images et les mots, les assembler tel des petits cup cake  [+]

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La couverture orange de son livre m'intrigue. Je n'ai pas réussi à voir le titre. Plus personne ne lit de nos jours, c'est aussi parfaitement démodé que d'écouter un disque sur une chaîne hi-fi. Pourquoi pas un gramophone pendant qu'on y est.

Que peut-elle bien lire ? Une histoire d'amour, de crime ou de fantômes ? Car il n'existe que trois catégories d'histoires. J'opterai pour un polar, agrémenté d'un soupçon de sociologie. Elle a bien une tête à s'intéresser à la désespérance du monde, mais de loin.

Sa tête justement, elle est plutôt pas désagréable, assez belle même il me semble, du peu que je puisse en juger, vu qu'elle a le nez plongé dans son bouquin. Je dirais la trentaine, peut-être même quarante, style décontracté mais chic, cheveux bruns au carré, une jolie bouche. Les yeux, je ne les ai pas vraiment vus encore.

Tiens, elle se recale un peu en arrière sur la banquette, remet une mèche en arrière et lève les yeux vers moi. Je regarde ailleurs. Ils sont très beaux ses yeux. Puis elle pose son livre sur la tablette. La farce, voilà le titre. Ce n'est peut-être pas un polar finalement.

Je me demande qui elle rejoint ou ce qu'elle fuit. Sur le quai de la gare de Bordeaux, un amoureux est-il en train d'égrener les minutes qui le séparent de sa belle ? Ou une amoureuse peut-être ? Ou alors, fuit-elle un quotidien qui a fini par l'étouffer, comme ça, sur un coup de tête, sans savoir ce qui à nouveau fera battre son cœur ? J'exclus d'office qu'elle soit en voyage d'affaires. Trop trivial. Ou qu'elle soit en cavale après avoir détourné l'argent de sa boîte de cuisiniste sur mesure en ayant drogué le sous-directeur au Lexomil. Trop romanesque.

D'autres voyageurs occupent le même wagon, sans pour autant m'intéresser. Une femme blonde avec son jeune garçon qui dessine sagement ; un couple de retraités en train de faire des mots croisés ; deux ou trois hommes seuls, avec leur ordinateur ; une ado, le casque sur les oreilles, les yeux sur le smartphone. Un TGV Paris Bordeaux de milieu de semaine, calme, banal.

Mon inconnue rêve. Je dis « mon », car à force de la regarder du coin de l'œil, je me la suis un peu appropriée. Elle a les yeux perdus dans le lointain, au-delà des champs qui défilent derrière la vitre. Puis elle reprend son livre. L'auteur doit être russe. Piotr Volganev. Je ferai une recherche sur Google. La farce. Je n'ai pas l'absolue certitude de goûter l'humour russe.

« Excusez-moi, cela ne vous dérange pas de surveiller mes affaires un instant ? ». C'est à moi qu'elle s'adresse. La voix, posée, avec un léger accent, s'accorde parfaitement avec le reste, comme un chablis avec un fromage de chèvre. Elle n'attend pas ma réponse, se lève, me sourit et s'éloigne vers la voiture-bar. Je l'aurais volontiers accompagnée, mais j'ai une mission maintenant, pas question de faillir.

Comme le temps semble long. J'ai les yeux rivés sur la porte de séparation entre les deux wagons, qui s'ouvre, se referme, se rouvre, se rereferme, se rerouvre... mais jamais sur ma belle inconnue.

« Bordeaux, terminus. Les voyageurs sont invités à descendre et à vérifier qu'ils n'ont rien laissé dans le train. » En quelques minutes le wagon se vide. Sur la banquette face à moi, le sac que je surveille depuis 1 heure. Elle le récupérera à la gare. À moins qu'elle ne l'ait oublié. Ou qu'il contienne une bombe.

Je me décide enfin à me lever. Au passage, je prends le livre à la couverture orange.

Ce n'est que le soir que je l'ouvre. À la première page, au stylo rouge, une phrase griffonnée : « À toi qui me dévisages depuis le départ du train, attrape-moi si tu l'oses, je t'attends depuis toujours. »

Rien d'autre, pas un indice, rien.

Je repense au titre du livre. Et je ris.
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