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La faim de l’histoire

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Melifos

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Il m’avait tout de suite fait de l’effet. « L’effet yaourt », comme on se plaisait à le dire avec mes copines de lycée, qui nous faisait fondre et nous donnait l’impression de n’être plus qu’une petite flaque vidée de toute énergie en la présence de l’objet de nos désirs.
Je n’aurais jamais imaginé pouvoir l’approcher et pourtant, nous y étions, nous étions « dans une relation ». Symbole suprême d’engagement, il avait même changé son statut sur les réseaux sociaux pour « en couple » !
Je l’avais dans la peau, je le sentais, je le goûtais, je le savourais, je le dégustais. Je l’aimais jusqu’au goût de sa sueur, jusqu’au bout de sa sueur, je connaissais par cœur sa géographie intime, j’aurais pu cartographier son épiderme de mémoire.
J’étais atteinte de boulimie amoureuse, j’avais des fringales insatiables de lui, à toute heure du jour ou de la nuit. Ses doigts, ses oreilles, ses orteils, les moindres centimètres carrés de sa chair avaient été caressés par ma langue. En connaisseuse, je faisais durer ce délicieux supplice, cette exquise tentation jusqu’à l’assouvissement ultime. Je me délectai de son bien-être plus encore que de ma propre volupté : jouissance de fin gourmet réservée aux experts...
Pas de routine, pas de lassitude pour moi, chaque instant passé en sa compagnie était un plaisir toujours renouvelé. Tous les ingrédients de la plénitude amoureuse m’envahissaient quotidiennement, même mes nuits se nourrissaient de tous les petits détails qui, assemblés en mosaïque, constituent finalement le corps même d’une relation.
Je planais sur les sommets de l’épanouissement et je ne me rendais pas compte que la réciprocité n’est pas toujours de mise. Je ne l’ai pas senti se détacher, je n’ai pas perçu à quel point il pouvait se sentir oppressé, étouffé... jusqu’à l’écœurement sans doute.
La rupture, brutale, m’anéantit. Je perdis le goût de tout, je ne dormais plus, je ne mangeais plus. Je le prenais en filature, telle la plus médiocre des détectives de série B, guettant le moindre de ses contacts avec la gent féminine. Le lundi où je constatai qu’une fille l’accompagnait chez lui et qu’elle y passait la nuit, j’attendis qu’elle s’en aille, au petit matin, puis sonnai à sa porte.
Mes souvenirs de ces retrouvailles ne sont pas très clairs dans mon esprit. Je me souviens de moments aussi animés que pendant nos nuits les plus torrides, de multiples empoignades qui laissèrent un curieux goût amer, un goût de terre, un goût de fer, sur cette langue qui avait l’habitude de parfums plus suaves.
Je me rappelle seulement qu’à la fin il souffrait plus que moi... et j’ai toujours ce goût de sang dans la bouche.

Dépêche de l’AFP : « Le corps sans vie d’un jeune homme a été retrouvé lundi à son domicile par sa sœur qui passait quelques jours chez lui. Il portait de nombreuses traces de morsures et certains des éléments du corps étaient manquants. L’enquête est en cours pour déterminer les circonstances exactes du crime. »

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Nabelle Martinez · il y a
horriblement glauque !! mais bien écrit. bravo
si le coeur vous en dit,j'ai deux poèmes en compèt' : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/foudroyes
et aussi
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/de-toute-eternite-1
mais sans obligation

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Melifos · il y a
j'avais manqué la notification à l'époque (et ne suis pas venue sur le site depuis je le crains bien!) je viens seulement de découvrir votre commentaire! merci beaucoup, et je vais tout de même lire vos poèmes même s'il doit être un peu tard pour la compét pour le coup (vraiment désolée!)
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M. Iraje · il y a
Un "yaourt" sucré qu'on ramasse à la petite cuillère...Délicieusement fruité !
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Melifos · il y a
:) merci!
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Sophie Copinne · il y a
L'effet yaourt qui finit par l'effet cannibale , aimer au point de se dévorer . On se laisse porter par les mots si bien choisis pour amener ce ttc jusqu'au bout de la nuit , nuit sanglante . Brrrr !
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Melifos · il y a
Merci pour ce commentaire très bien tourné! :)
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Coralie · il y a
Qui aurait cru que cet amour "yaourt" de lycéenne allait se transformer en appétit vorace et morbide ! Bien mené ! +1!
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Melifos · il y a
C'est la croissance ça développe l'appétit !!! :)
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Zabelou · il y a
L'amour jusqu'à la dévoration, ça me parle. As-tu vu ce film terrifiant de Claire Denis avec Béatrice Dalle, "Trouble Every Day" ? Tu devrais aimer. C'est en effet plus que troublant.
Un vote saignant pour un texte incisif !

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Melifos · il y a
Ah non!!! Merci du conseil et du vote saignant !!! :) je vais noter ça et le chercher !
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Valéry Hardiquest · il y a
Brrrr, cela donne froid dans le dos. Fichtrement bien construit ! C'est sans doute ce qui s'appelle "avoir une dent contre son ex". Heureusement, pour ma part, j'ai encore tous mes membres pour voter.
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Melifos · il y a
Commentaire qui m'a bien fait rire! :)
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Virginie Colpart · il y a
Je te comprends, certains mecs sont si beaux qu'on en ferait bien son quatre heures :-D
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Melifos · il y a
Voilà ! :)
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Michel Dréan · il y a
Un héroïne qui a visiblement les crocs. + 1 Mélifos pour cet amour cannibale.
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Melifos · il y a
:) merci!
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Charles Duttine · il y a
Plutôt carnassière le personnage féminin. Nous sommes loin de "l'effet yaourt" du début. En tout cas, belle histoire et univers envoutant.
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Melifos · il y a
Merci!

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