La douceur du printemps

il y a
2 min
3 482
lectures
447
Finaliste
Jury
Image de Printemps 2020

Elle a rêvé et s’est éveillée dans une odeur de lilas. Elle est sortie tôt de la maison. Le parfum des fleurs saturait l’air, c’était un matin rose plein de vols d’oiseaux. Mai est son mois préféré et toutes les poésies qu’elle connait depuis sa licence de lettres reviennent à sa mémoire.
Elle marche doucement, regarde les fleurs à travers les grilles qui dissimulent les belles façades des maisons du paisible quartier parisien. Elle devrait se dépêcher, elle a beaucoup de choses à faire avant ce soir, des tâches d’épouse, qui n’occupent jamais vraiment son cerveau.
L’heure est grave, elle le sait. Universités occupées jour et nuit, boulevards hérissés de barricades et envahis de manifestants, véhicules incendiés. Elle lit les titres des journaux sans s’attarder sur la devanture des kiosques. La grève s’étend et elle a déjà constaté que certains produits manquent dans les magasins.
Hier après le dîner, alors qu’elle était occupée à rassembler les couverts et les assiettes pour soulager leur employée de maison, elle avait entrevu des femmes à la télévision qui brandissaient des soutiens-gorge et les jetaient sur des barricades en flammes.
Elle avait reposé les assiettes. La guerre des sexes est en marche disait l’une de ces femmes, une des plus jolies sur laquelle d’ailleurs la caméra s’attardait. Elle l’avait observée : un bandeau rouge contenait une masse de cheveux bruns semblables aux siens, elle tenait une cigarette entre deux doigts qu’elle glissait lentement entre ses lèvres peintes, un geste presque obscène s’était-elle dit, la bouche pincée. Nous exigeons une égalité complète, nous exigeons notre liberté sexuelle poursuivait la belle, inconsciente du caractère choquant de ses propos.
Quelle indécence ! Elle s’était tournée vers son mari, ne sachant pas encore s’ils allaient ensemble en rire ou s’en indigner et elle avait vu son expression admirative, presque concupiscente, alors elle s’était tue.
Ainsi, il était devenu l’odieux complice de ce désordre moral. Elle s’était sentie flouée comme si les règles du jeu avaient changé à son insu. Les femmes perdues étaient donc son désir alors qu’elle croyait qu’il l’avait choisie pour sa bonne éducation.
Le monde était vulgaire.
Réajustant son serre-tête, lissant son chemisier pastel, elle était repartie à la cuisine les mains vides, faisant claquer bruyamment ses mules à talon sur le parquet.
De Gaulle a disparu une partie de la journée, lui annonça son mari alors que, revenue au salon, elle posait des sous-verres pour protéger la table. Lui était toujours devant le téléviseur comme s’il y avait matière à passer la soirée sur le sujet.
Le général de Gaulle a disparu une partie de la journée, répéta-t-il visiblement déconcerté en posant son verre de vin à côté du sous-verre.
Le général avait fui, pensa-t-elle. La fuite de ce soldat courageux qu’elle vénérait avait-elle quelque chose à voir avec la menace d’une guerre des sexes ? Elle n’y comprenait rien, mais elle n’avait posé aucune question. L’ignorance pour les femmes de son milieu est une vertu.
Elle arrive devant la boucherie, sort la liste de course préparée la veille par son mari lorsque celui-ci avait enfin éteint le poste. Il n’était pas question qu’il la laisse seule élaborer un repas qui serait servi le soir même à ses parents. Alors, elle avait pris note de ce qu’il lui dictait.
— Bonjour, jolie madame, dit le boucher, qu’est-ce qu’il vous faut aujourd’hui ?

Elle se laisse regarder quelques instants, feignant d’hésiter devant les morceaux de viande, se sentant revivre sous son regard. Il est très bel homme.

— Je crois que je vais prendre un gigot d’agneau bien tendre, et elle ponctue sa phrase d’un petit rire léger.
Que peut-il penser de la liberté sexuelle celui-là, se demande-t-elle alors qu’il lui tourne le dos et donne de vigoureux coups à l’aide d’un couteau à large lame, ça doit bien l’arranger.
Plus tard, alors qu’à Paris le calme est revenu, les accords de Grenelle signés et la nouvelle assemblée élue, elle s’étire dans un lit qui n’est pas le sien, regardant son amant se rhabiller.
Se soulevant sur le bras, elle détache de ses lèvres la cigarette mentholée qu’il fume pour en tirer une bouffée, une taffe comme il dit. Puis elle attrape son foulard de soie rouge, le roule et l’attache autour de ses cheveux. Ils se quittent très vite, lui pour ouvrir la boucherie, elle pour rentrer et s’assurer de la préparation du repas. Ses beaux-parents doivent venir dîner à la maison.

447

Un petit mot pour l'auteur ? 85 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Renouvelé !
Image de Ankutsha KYONA
Ankutsha KYONA · il y a
Beau texte mon soutien.
Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
Mes voix renouvelées pour ce texte que je trouve très bien écrit et qui me plaît beaucoup 🙂
Image de Mome de Meuse
Mome de Meuse · il y a
Une belle histoire que je découvre et soutiens avec plaisir.
Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Mes cinq voix renouvelées, Marie ! Bonne finale à vous.
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Très heureux de retrouver cette douceur printanière ...
Image de Thierry Covolo
Thierry Covolo · il y a
Très bon texte, sensible est bien mené.
Mes 5 voix

Image de Bibiana Mathieu
Bibiana Mathieu · il y a
Savoureux...
Vous avez mes voix.
Si vous avez du temps, passez découvrir mon oeuvre!
J'aurai peut-être vos voix.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/vivre-tout-simplement

Image de Marie Juliane DAVID
Marie Juliane DAVID · il y a
Bonne finale MarieDeville.

Vous aimerez aussi !