LA DIVINE JUSTICE

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Désolé ! Invisible  [+]

Juché sur son perchoir, les poches prêtes à exploser sous les yeux, le juge fixa longuement la salle comme pour la jauger. Les murs furent repoussés pour ce qui s’annonçait comme le procès du siècle. Il reposa son maillet sur le bloc avec une solennité inhabituelle à l'instar d'un prêtre manipulant son calice. On pouvait presque entendre sa respiration saccadée. La salle cessa de penser à voix haute et saisit l’extrême gravité de cet instant-là, hormis ce très bref susurrement lointain où étaient parqués ces charognards de journalistes, tels des voyeurs accomplis. Ils ne sauraient perdre une plume de la poule aux œufs d'or. Le malheur des uns fait le spectacle des autres !

« Qu’on fasse rentrer Mr Guillaume Gohell ! Ordonna le juge »

Aussitôt, une délégation de grands gaillards escorta l’accusé dans son uniforme orange jusqu’au box vitré flambant neuf rythmé d’un tintement métallique ; les pieds enchaînés et les mains menottées. Rien n’avait été laissé au hasard.
C’était le procès de Satan, le mal à l’état pur. D’ordinaire, un tueur en série glaçait le sang à toute personne normale. Or là, c’était pour le moins déroutant. On aurait dit qu’on avait presque de l’admiration pour lui !
A la décharge de l’auditoire, il faut dire qu’à l’inverse d’habituels tueurs en série, Mr Gohell avait une gueule d’ange et un corps de rêve ; ce qui ne pouvait laisser insensible la gente féminine, laquelle était fascinée par cette beauté fatale, causant leur perte inexorable ! Bref, il aurait fait la couverture du magazine Playboy dans d’autres circonstances !
D’une voix chargée d’émotion mêlée à une colère à peine voilée, le maître de cérémonie rompit ce charme malsain d’une partie du public, essentiellement féminin :

« Condamné à la réclusion criminelle à perpétuité ! Mr Guillaume Gohell est une arme de destruction massive qu’il nous incombe de mettre hors d’état de nuire sur-le-champ. Rarement la violence a été aussi innommable. Les voix sont sans mots ! Aucune partie du corps n’a été épargnée. La barbarie s'est illustrée avec monstruosité et minutie. Nous avons perdu toute trace de l'homme depuis un bon moment déjà ! »

Sauvé par Napoléon III, cette increvable pendule à balancier, l’unique héritage familial, Adam, dégoulinant de sueur, se leva d’un bond, livide. La scène, il la connaissait par cœur car c’était bien de son cœur dont il était question. Chaque détail était gravé en lui et même l’Alzheimer n’y pouvait rien. Ce rêve, plutôt ce cauchemar, cadençaient toutes ses nuits comme si l’on passait le même film d’horreur encore et toujours. Voilà ce qui restait de Stéphanie. Cette femme aussi belle que douce le comblait, jadis, d’une joie incommensurable. Son état oscillait entre courroux et abattement. Et ce, depuis bientôt seize ans, une éternité !

« Merde ! Je suis à la bourre. Il me faut passer voir Père Younku mais ce vieux tas de ferraille ne veut pas se bouger les fesses ! S’il s’entête, la casse s’occupera volontiers de son cas ! »

Pendant le trajet vers sa ville natale, tous ses moments inouïs passés avec ses frères d’armes, ces légionnaires téméraires, défilaient délicatement dans sa tête. Il veillait toujours à rentrer à la base avec son équipe au complet. C’était sa plus grande hantise. La seule fois lorsqu’il avait perdu un frère, son grand’ frère qui lui redonna goût à la vie durant ses premières semaines à la légion, il insista auprès de sa hiérarchie pour ramener le corps à la famille, au Sénégal, en personne et fit le nécessaire pour un virement automatique mensuel afin que celle-ci ne manquât de rien... le moins qu’il pût faire !
Peu après, il s’arrêta. Soit le Père Younku s’occupait de ses brebis dans la maison de Dieu soit il cajolait ses légumes. Les légumes étaient presque tout aussi sacrés. Il pouvait disserter des heures et des heures sur leurs bienfaits. Il le faisait divinement bien. Cela lui venait de son grand-père et il perpétuait, pour ainsi dire, la tradition familiale.
Soudain, il leva la tête et lui adressa un petit sourire :
- Ça fait une éternité !
- L’église est toujours aussi noire de monde !
- Blanche aussi !
- Tu les as amadoués.
- On peut le penser mais pas encore le dire.
- Un noir en noire n’est pas courant.
- Pourquoi veux-tu qu’ils se prosternent devant un noir alors que la lutte pour l’égalité ne fait que commencer et c’est loin d’être gagné...
- Si tu étais candidat je voterais pour toi sans hésiter. Je serais même ton chef de campagne.
- Alléluia ! Mais ce n’est pas demain la veille que cela se produira !
- Mais, au fait, raconte-moi tout. Comment va Stéphanie ?
- Mieux ! Elle aime encore ce monde et se bat pour revenir.
- Si cela ne te dérange pas je voudrai venir la voir et lui réciter une prière. Qui sait ma grosse voix d’Africain peut l’arracher de son sommeil.
- J’en serai honoré.
- Sinon, quelque chose ne va pas ?
- J’ai rencontré quelqu’un !
- Quelqu'une ?
- Une gentille infirmière.
- Un sentiment de culpabilité te ronge ?
- Je viendrai te voir de nouveau très prochainement là-bas, en montrant l’église de la tête. Je dois partir pour l’instant.
- Tu m’aideras à soigner mes statistiques concernant les Blancs !

Sur ce, il mit le cap sur la ferme. Il fallait qu’il s’occupât de Jumper, le vieux cheval borgne de l’oncle Wyatt. C’était la condition pour qu’il lui cédât la propriété à un prix dérisoire. Sans oublier son petit sloughi aux yeux de tarsier pour lequel il s’était pris d’affection lors de sa toute dernière mission en Libye.
Un dimanche matin, Bénédicte et Adam se préparèrent comme pour aller à la messe, sauf que ce rendez-vous-là n'avait rien à avoir avec le fils de Dieu. Pendant une bonne heure de route, ils n’échangèrent que des regards vides et quelques mots pour combler le blanc.
Après avoir brandi une pièce d’identité, ils pénétrèrent dans ce fameux couloir qui déboucha sur un mini-théâtre encadrés de trois policiers. Ils s’installèrent à la première loge à l’autre bout de la rangée.
Toute la salle était remplie de personnes plus ou moins âgées, dont beaucoup de parents de victimes, avait les yeux braqués sur celui qui fut, jusqu’à très récemment, cette terreur de renommée internationale. A côté de lui, Jack l’Eventreur courait le risque de faire pâle figure.
Soudain, l’officier lui demanda de formuler son ultime vœu :
- Suis le plus grand fils de pute sans cœur que vous ayez jamais rencontré ! Le monstre, ce n’est certainement pas moi !

Un long silence suivit et un bruit assourdissant précéda des cris et gémissements fort brefs. Il venait de prendre une décharge de 2000 volts. Quelques secondes plus tard, une deuxième de 500 volts. L’inquiétude lisible sur le visage de l’officier en charge fit comprendre que les choses ne se déroulèrent pas comme escomptées. Un accro électrique s’était produit. Il continuait à bouger et avait la tête en feu, le sang dégoulinait et il ne cessait pas de contorsionner. On l’entendit marmonner :
- Je cuis de l’intérieur ! Libérez-moi, libérez-moi.
- Crève, crève, salopard ! Chuchota Bénédicte en tenant la main de son fils, lequel détourna la tête une fois qu'il cessa de baver de la mousse jaunâtre.

Cette scène d’une rare violence dura une éternité, au grand bonheur de tous. L'odeur nauséabonde de cette pourriture imprégna, presque avec une sorte d’apaisement, l'avant de la pièce par différents interstices sous la grande baie-vitrée, censée isoler la "victime" du jour, sans foncièrement les perturber ; c’était une jouissance cannibale. Adam, lui-même, n’aurait pu faire mieux ! Ce quadragénaire bien entamé se sentait rajeuni. A travers les fenêtres, on voyait de la fumée de BBQ comme si on brûlait de l’encens pour purifier l’atmosphère ; se libérer de cette chape de plomb. Des milliers de personnes, essentiellement des parents de victimes, campaient juste à quelques mètres de là pour fêter cet événement, l’histoire d’essayer une nouvelle vie.
Il restait d’espérer que Mr Gohell ne ferait pas d’émules parmi les jeunes gens paumés. Seul l’avenir...
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Arnaud-Christ EKONE · il y a
Tout mes encouragements.
J'aime la profondeur de ton texte et cette maîtrise des nuances linguistiques.
Je t'invite d'ailleurs à me donner ton avis sur «Les cieux, la cime et la prairie» et de laisser des voix si jamais cette belle fable l'emporte dans son univers.

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Les Histoires de RAC · il y a
Arrrgh !
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De margotin · il y a
Salut!
Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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M. Iraje · il y a
Il y a de l'électricité dans l'air ... ! Avec mes encouragements renouvelés.