La dernière récréation

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2019

Il porte le même pull en laine un peu élimé aux coudes.
Adossé au muret du préau, il rumine son chagrin aux relents de colère en grattant la barbe qui bleuit ses joues. Le tic des matins sombres.
Paul regarde ses petits, ceux de la classe unique. Ultime récréation. Encore une heure de cours et sonneront les grandes vacances. Insouciance de l’enfance, les élèves oublient qu’ils seront bientôt disséminés aux quatre coins du canton, la campagne se désertifie. Peut-être préfèrent-ils ne pas y penser, jouir de l’instant présent comme de jeunes sages qu’ils cesseront d’être un jour prochain.
Un car viendra les ramasser, comme on dit. Dès l’aube ils devront émerger de leurs draps tièdes, abandonner ce qui les a construits, l’appartenance au village, les copains des bagarres quand on se déteste pour mieux se réconcilier, les premières amours qui marquent le cœur au fer rouge des souvenirs. Ils oublieront le maître aujourd’hui adulé, les cavalcades à travers monts et vallons, les leçons de vie sur les berges de la rivière où il faisait bon goûter d’un morceau de chocolat entre deux tartines de pain bis.
À la rentrée la cour restera silencieuse, le vieux châtaignier lâchera ses bogues dans le frisson d’un automne brumeux. Les enfants ne seront plus là pour les jeter à la figure ennemie ou entamer une marelle au ciel évanoui sous le crachin de novembre. L’enrobé autrefois rosé se fendille, autorisant la nature à reprendre ses droits, qui forcera les fissures pour mieux renaître, ici un pissenlit à fleur jaune, là une ortie qui ne piquera plus personne.
Aujourd’hui ils s’amusent. Paul prolonge l’instant, le dernier cours peut bien attendre. Il se demande comment il va vivre loin d’eux, dans le collège aux murs gris d’une ville empoussiérée. Il ne connaît que la campagne, le grand air qui saoule, la pêche à la truite fario au bord du lac noir et les randonnées sur les monts d’un ocre élavé au cœur de l’été. Il ne sourira plus au ramage de la fauvette Orphée égaillée dans les collines à l’heure où l’ombre s’allonge, ne guettera plus le renard plus rusé que les hommes. Il préfère oublier les coulemelles dont il se régalait au milieu d’une omelette parsemée d’ail et de romarin.
Il aurait suffi de deux enfants pour éviter la fermeture de la petite école. Deux têtes blondes, ou brunes, pour que résonne la bâtisse séculaire. C’est écrit sur le papier aux couleurs de la République, le quota n’est pas atteint. Un technocrate de la capitale en a décidé ainsi. Il ignore qu’un village est à l’agonie dès que son école ferme les yeux. L’homme a signé l’arrêt de mort de ses concitoyens. Les enseignes des commerces cligneront avant de sombrer dans la nuit, on verra certains contrevents rouillés battre les façades décrépies, les vieux mourront d’ennui dans leur tour d’ivoire craquelée et la nouvelle génération s’enfuira au son des cloches éraillées de l’église.
Paul est plongé dans ses réflexions quand il aperçoit le maire derrière le portail, son visage rubicond de potimarron ciré et le chapeau de pluie qu’il enfonce par tous les temps. Il a le souffle court et fait de drôles de signes avec ses bras engoncés dans une vareuse hors d’âge.
Paul se décolle à regret de son poteau. Il ne saura supporter les mots creux ni les gestes de bon aloi. Il veut savourer les derniers instants, seul à contempler la jeune sève dans les jeux et les rires. Les observer une fois encore se chamailler, s’époumoner, souples dans leurs inutiles déplacements échevelés. Un diamant brut. Il n’a que faire du rappel à une loi qu’il connaît bien. Il quittera son logement de fonction après avoir fait ses adieux à chacun, jusqu’au plus petit d’entre eux qui commence à écrire son prénom en mordillant sa lèvre. Il aime l’effort, la soif d’apprendre, la curiosité, cette lumière d’étoile dans leurs regards avides.
Mais l’édile s’impatiente. Paul s’approche en traînant le pas.
À travers les mots du vieil homme sur le point de suffoquer, le maître croit distinguer quelques bribes qui lui réchauffent le cœur. Il comprend qu’un docteur va s’installer au village, la nouvelle est tombée ce matin de la Préfecture. Paul est content pour ceux qui restent, les vieillards surtout qui ne se plaignent jamais mais souffrent de partout.
Le maire ajoute que le médecin ne viendra pas seul. D’un revers de manche, il essuie son front dégoulinant. Il arrivera dans un mois, accompagné de son épouse et de sa progéniture.
Deux petits scolarisés et un bébé en route.

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Thara · il y a
Bonne chance pour votre texte...
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Fred Panassac · il y a
Arrêter les rouages de l’administration, un miracle ! Une histoire hélas d’actualité qui résonne tristement. Bravo Sourire pour le souvenir de cette école de campagne !
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Fred !
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Marie Quinio · il y a
mes voix à nouveau, avec plaisir
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Lili Caudéran · il y a
Ouf ! Ce texte m'a mis les larmes aux yeux car il me ramène 50 ans en arrière lorsque je prenais mon premier poste d'institutrice dans une classe unique d'un village perdu de Bretagne...Merci pour cette belle histoire qui finit bien.
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Chantal Sourire · il y a
Merci pour ce témoignage personnel, Lili !
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Jean-Yves ROBICHON · il y a
On espère que l'administration prendra bien en compte ces deux nouveaux élèves. Oui on espère, allez on y croit.
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Denys de Jovilliers · il y a
Un beau revirement de situation.
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Sarah Murmur · il y a
Une belle écriture, poétique juste ce qu'il faut. Merci.
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DUCIMETIERE · il y a
Cette histoire d'école de campagne m'a fait replonger dans mon enfance. Merci pour ce très beau texte. Mes voix.
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Michaël Artvic · il y a
Mon vote !
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Fredo la douleur · il y a
J'ai lu votre texte avec beaucoup de plaisir. Vous abordez le sujet de la fermeture de cette école de village avec beaucoup d'émotions et de petits détails qui nous renvoient immanquablement à nos propres souvenirs d'enfance. Dès lors, on a un peu le cœur serré jusqu'à la fin... Heureusement, vous avez su ménager un happy End qui nous redonne le sourire, Chantal :-)
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Vrac · il y a
Au passage de cette histoire de campagne, si riche d'évocations, mention spéciale au "potimarron ciré"

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