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La dernière récréation

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Chantal Sourire

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En compétition

Il porte le même pull en laine un peu élimé aux coudes.
Adossé au muret du préau, il rumine son chagrin aux relents de colère en grattant la barbe qui bleuit ses joues. Le tic des matins sombres.
Paul regarde ses petits, ceux de la classe unique. Ultime récréation. Encore une heure de cours et sonneront les grandes vacances. Insouciance de l’enfance, les élèves oublient qu’ils seront bientôt disséminés aux quatre coins du canton, la campagne se désertifie. Peut-être préfèrent-ils ne pas y penser, jouir de l’instant présent comme de jeunes sages qu’ils cesseront d’être un jour prochain.
Un car viendra les ramasser, comme on dit. Dès l’aube ils devront émerger de leurs draps tièdes, abandonner ce qui les a construits, l’appartenance au village, les copains des bagarres quand on se déteste pour mieux se réconcilier, les premières amours qui marquent le cœur au fer rouge des souvenirs. Ils oublieront le maître aujourd’hui adulé, les cavalcades à travers monts et vallons, les leçons de vie sur les berges de la rivière où il faisait bon goûter d’un morceau de chocolat entre deux tartines de pain bis.
A la rentrée la cour restera silencieuse, le vieux châtaignier lâchera ses bogues dans le frisson d’un automne brumeux. Les enfants ne seront plus là pour les jeter à la figure ennemie ou entamer une marelle au ciel évanoui sous le crachin de novembre. L’enrobé autrefois rosé se fendille, autorisant la nature à reprendre ses droits, qui forcera les fissures pour mieux renaître, ici un pissenlit à fleur jaune, là une ortie qui ne piquera plus personne.
Aujourd’hui ils s’amusent. Paul prolonge l’instant, le dernier cours peut bien attendre. Il se demande comment il va vivre loin d’eux, dans le collège aux murs gris d’une ville empoussiérée. Il ne connaît que la campagne, le grand air qui saoule, la pêche à la truite fario au bord du lac noir et les randonnées sur les monts d’un ocre élavé au cœur de l’été. Il ne sourira plus au ramage de la fauvette Orphée égaillée dans les collines à l’heure où l’ombre s’allonge, ne guettera plus le renard plus rusé que les hommes. Il préfère oublier les coulemelles dont il se régalait au milieu d’une omelette parsemée d’ail et de romarin.
Il aurait suffi de deux enfants pour éviter la fermeture de la petite école. Deux têtes blondes, ou brunes, pour que résonne la bâtisse séculaire. C’est écrit sur le papier aux couleurs de la République, le quota n’est pas atteint. Un technocrate de la capitale en a décidé ainsi. Il ignore qu’un village est à l’agonie dès que son école ferme les yeux. L’homme a signé l’arrêt de mort de ses concitoyens. Les enseignes des commerces cligneront avant de sombrer dans la nuit, on verra certains contrevents rouillés battre les façades décrépies, les vieux mourront d’ennui dans leur tour d’ivoire craquelée et la nouvelle génération s’enfuira au son des cloches éraillées de l’église.
Paul est plongé dans ses réflexions quand il aperçoit le maire derrière le portail, son visage rubicond de potimarron ciré et le chapeau de pluie qu’il enfonce par tous les temps. Il a le souffle court et fait de drôles de signes avec ses bras engoncés dans une vareuse hors d’âge.
Paul se décolle à regret de son poteau. Il ne saura supporter les mots creux ni les gestes de bon aloi. Il veut savourer les derniers instants, seul à contempler la jeune sève dans les jeux et les rires. Les observer une fois encore se chamailler, s’époumoner, souples dans leurs inutiles déplacements échevelés. Un diamant brut. Il n’a que faire du rappel à une loi qu’il connaît bien. Il quittera son logement de fonction après avoir fait ses adieux à chacun, jusqu’au plus petit d’entre eux qui commence à écrire son prénom en mordillant sa lèvre. Il aime l’effort, la soif d’apprendre, la curiosité, cette lumière d’étoile dans leurs regards avides.
Mais l’édile s’impatiente. Paul s’approche en traînant le pas.
A travers les mots du vieil homme sur le point de suffoquer, le maître croit distinguer quelques bribes qui lui réchauffent le cœur. Il comprend qu’un docteur va s’installer au village, la nouvelle est tombée ce matin de la Préfecture. Paul est content pour ceux qui restent, les vieillards surtout qui ne se plaignent jamais mais souffrent de partout.
Le maire ajoute que le médecin ne viendra pas seul. D’un revers de manche, il essuie son front dégoulinant. Il arrivera dans un mois, accompagné de son épouse et de sa progéniture.
Deux petits scolarisés et un bébé en route.

PRIX

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En compétition

336 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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Jean Calbrix · il y a
L'intérêt de la population n'est certainement pas l'objet des technocrates et votre TTC le prouve, Chantal ! +5
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Samia.mbodong · il y a
C’est un nouveau drame de la « civilisation  moderne ». Une mort programmé des campagnes.
Ces deux enfants suffiront-ils à faire rouvrir l’école ou la république est-elle à sens unique.
Bravo et merci je soutiens.

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DrSpot · il y a
Un beau style fait de ces petits details qui donnent la vie à vos lignes et une belle chute facétieuse comme je les aime.
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Chantal Sourire · il y a
Un grand merci DrSpot !
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Zouzou · il y a
Une fin positive qui rassure !
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Patrick Gibon · il y a
une tranche de vie d'une telle vérité actuelle, d'une grande humanité comme dans tous les récits que j'ai lu de vous, et une chute en forme d'ironie sardonique et en retour de bâton.
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Chantal Sourire · il y a
Merci Patrick et bon dimanche !
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Felix CULPA · il y a
Mes voix pour cette pittoresque petite histoire au grand coeur qui réveille bien des sauve,ils ! Je vous invite à découvrir mes 3 textes en lice :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/la-mineur-la-majeur
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-ciel-se-noie
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/clair-de-terre-1

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Chantal Sourire · il y a
Je n'y manquerai pas, Félix !
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Line Chatau · il y a
Toujours la même richesse des mots, la même richesse des images; Et une jolie chute qui donne de l'espoir! Toutes mes voix bien sûr!
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Chantal Sourire · il y a
Merci, Line !
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Line Chatau · il y a
Je suis désolée, j'ai oublié de vous donner mes voix. Voilà,l'erreur est corrigée!
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Chantal Sourire · il y a
Encore merci !
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Dranem · il y a
Mes voix pour sauver l'école de la république !
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Marie Guzman · il y a
superbe ! Chantal, tout respire la tension d'un village qui va mourir et puis la surprise qui nous fait respirer à nouveau et le tableau s'anime !
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Jusyfa · il y a
Un formidable texte qui nous amène à une chute rassurante, bravo Chantal ! +5*****
Julien.

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