La course

il y a
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Finaliste
Jury

Lycéenne qui vit de lecture et d'écriture depuis l'enfance, aime vivre, réfléchir, rêver et observer autour d'elle pour saisir le charme du quotidien. Je gazouille aussi sur Twitte  [+]

Image de 2016
À plat ventre dans la terre, il retenait son souffle. Des ronces lui écorchaient la peau, tandis qu'il tentait de rester le plus immobile possible pour éviter aux épines de s'accrocher davantage. Autour de lui, la forêt vivait, grouillait d'insectes, d'oiseaux et de rongeurs. On aurait presque pu croire qu'il n'y avait aucun intrus à des kilomètres à la ronde, s'il n'y avait pas eu leurs voix qui s'éloignaient entre les arbres. Il les repérait aisément malgré la distance, dans leurs tenues blanches, et craignait de perdre leurs traces. Alors qu'il lui semblait avoir usé ses muscles durant des heures, à traquer ces inconnus qui avaient surgi dans la forêt, il se tendit à nouveau pour ramper sur quelques mètres, ventre et genoux dans la terre. Les branches le griffaient, les feuilles le fouettaient, la nature semblait vouloir se dresser contre ses ambitions, telle une barrière de verdure. Mais il ne se décourageait pas. Il luttait toujours.
Ça n'était pas la première fois qu'il les apercevait. En un peu plus de quinze ans, il avait plusieurs fois eu l'occasion de les voir traverser la forêt, par petits groupes. Au village, on savait qu'ils venaient, mais on ignorait ce qu'ils faisaient et qui ils étaient. On n'en parlait pas, on les prenait pour d'étranges dieux que l'on ne devait pas troubler. Lorsque, comme par erreur, quelqu'un les évoquait, la crainte se mettait à briller dans les regards.
Il était pourtant certain qu'ils venaient de quelque part. Il était seul lorsqu'ils avait reconnu leurs intrigants accoutrements, et n'avait pas réfléchi avant de s'aplatir au sol et de les suivre. Il se faisait l'ombre insoupçonnée de ces êtres vêtus de blancs qui parcouraient la forêt.
Il lui sembla soudain que ceux qu'il suivait atteignaient une clairière, ou un espace dégagé qu'il ne connaissait pas. Il se rapprocha alors que les voix, elles, ne s'éloignaient plus.
Tapi sous un buisson, il découvrit au sol, devant, lui, une surface dure, grise et plate. Il n'avait jamais rien vu de tel. Solide et d'apparence un peu graveleuse, elle était sèche et avait subi toute la journée la chaleur du soleil. Les étrangers marchaient vers des constructions brillantes et géométriques, montées sur des roues sombres. Ils en ouvrirent les portes et entrèrent à l'intérieur. Un grondement serra le ventre du jeune pisteur, les roues tournèrent d'elles-mêmes et entraînèrent le convoi au loin, suivant la bande grise qui s'étirait à travers la forêt comme un chemin.

Ils étaient partis.
Il était seul.
Que faire ?
Il n'était pas sûr de savoir comment rentrer au village. Mais ce chemin semblait s'étendre à l'infini, il ne pouvait plus rattraper ceux qu'il avait si longtemps poursuivis.
Il se redressa enfin, déroulant ses membres qui avaient été trop longtemps crispés. La terre qui s'était accrochée à lui glissa sur sa peau et alla rouler sur le bitume, tandis qu'il observait les alentours. Il posa un pied prudent devant lui, surpris par la rugosité de la matière nouvelle.
Il était trop tard pour faire demi-tour.
Il devait savoir où menait cette route.
Malgré les meurtrissures de son corps, il se mit à courir.

Une heure plus tard, il ne courait plus.
Ses talons n'avaient pas résisté longtemps à la confrontation avec ce sol nouveau. À chaque foulée, ils avaient eu à supporter l'élan et le poids de son corps. Ses pieds fragilisés, il s'était résolu à marcher sur le bas-côté. Ses poumons le brûlaient, ses jambes étaient engourdies par l'effort permanent. Tout son corps était couvert de sueur.
Il se prit à regretter d'être parti si vite, sans réfléchir. La route s'étendait toujours devant lui, s'étirait encore et encore, semblait ne pas avoir de fin et ne mener nulle part. Autour de lui, rien n'avait changé, malgré la distance parcourue. Des arbres, encore et encore, dans lesquels il n'osait plus grimper de peur de découvrir la même uniformité sur des kilomètres.

Les heures se succédèrent encore, le soleil se pencha sur l'horizon et l'ombre bleue de la forêt recouvrit le bitume. La chaleur de la journée faisait place à une fraîcheur revigorante. L'espoir le gagna à nouveau, il rassembla alors ses forces pour grimper dans l'arbre le plus proche.
Il avait presque atteint la cime lorsqu'il se retourna et regarda autour de lui. Il s'usa les yeux, explora du regard chaque recoin de l'immensité de verdure qui s'étalait à l'infini, jusqu'à apercevoir un détail plus clair, au loin. On aurait dit que la forêt s'arrêtait, pour laisser place à quelque chose de différent qu'il n'aurait su décrire.
Lorsqu'il retrouva le chemin gris, il se sentit pousser des ailes et se mit à courir comme il n'avait jamais couru. C'était là, tout proche, et peu lui importait à présent de savoir ce qui l'attendait. La simple certitude que quelque chose l'attendait, là-bas, lui suffisait.

Une grande faiblesse foudroya soudain ses muscles. Ses genoux heurtèrent violemment le sol, sa vision se brouilla, des points blancs apparurent sous ses paupières et il sombra dans l'inconscience.


Quand il rouvrit les yeux, tout était blanc, carré, géométrique, étranger.
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