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La corde du père et du fils Mathieu

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Claude d'Aix

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La corde du père et du fils Mathieu


Dans ce minuscule village de montage éloigné de tout, vivait depuis des lustres une petite communauté, entre le haut des forêts de mélèzes et le pied des falaises rocheuses, poussée là par les guerres et les famines d’en bas. Au prix de lourds sacrifices, et grâce à l’endurance et l’obstination de quelques hommes et femmes, qui avaient trouvé là pour refuge les dernières terres encore cultivables, ces gens avaient conquis ce territoire hostile. Ils avaient, contre toute raison, réussi à s’y adapter et à y vivre tant bien que mal, malgré le sauvage escarpement du site et les rigueurs extrêmes du climat à pareille altitude.
En quelques mois très courts, pendant lesquels l’endroit quittait lentement sa carapace de neige et de glace, enfants, adultes et vieillards travaillaient dehors, du lever du jour à la nuit tombée, pour assurer les récoltes qui leur permettraient de se nourrir, eux et leurs quelques bêtes, toute l’année durant. Dans leurs chalets rustiques, faits de pierres triées à l’éboulis et couverts de larges lauzes, extraites au pic de la carrière sous la cascade, ils vivaient pauvres, mais heureux. Un étroit sentier à flanc de versant sud, facile pour leurs chèvres, moins facile pour les anciens et pour les quelques vaches de leur unique troupeau commun, reliait le village aux lopins cultivés, accrochés en terrasses à la pente la plus ensoleillée. En grimpant encore, il permettait d’atteindre les maigres pâturages du « vallon vert » d’en haut.
Ils vivaient là pauvres mais heureux. Jusqu’au jour funeste d’août 1902, où le père Mathieu et son fils, rentrant au pas de course de l’alpage pour descendre aux maisons les fromages du mois, pressés par un ciel inquiétant, sentirent subitement l’orage fondre sur eux comme un aigle affamé. Ils eurent à peine le temps de se prendre la main – c’est ainsi qu’on les retrouva – et de se mettre à courir de plus belle, que le sentier, à cet endroit, se déroba sous la colère du ciel, les entrainant tous deux dans le ravin sous un linceul de blocs et de boue.
Depuis ce temps, une corde est tendue, entre deux pitons rocheux jamais cicatrisés de cet éboulement, à laquelle on dut longtemps s’agripper pour sortir du village en direction des champs. On la nomme « la corde du père et du fils Mathieu », en souvenir de ces malheureux pionniers cruellement disparus.


Retranscrit le 3.05.2017, Publié le 9.03.2018
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Isabelle Lambin · il y a
La nature, si belle soit-elle, peut se montrer cruelle
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MCV · il y a
Une évocation qui me fait penser à la terre de mes ancêtres, fertile en catastrophes de ce genre (sans vouloir faire ma pub, il en est question dans "de l'autre côté du pont")
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Claude d'Aix · il y a
Merci, je traverserai votre pont.
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Dolotarasse · il y a
Une histoire dramatique bien racontée sous votre plume.
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Claude d'Aix · il y a
Merci votre commentaire me touche.
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Thara · il y a
Une triste histoire que cette perte de ces deux figures (Mathieu et son fils)...
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