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La conscience tenace

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Clément Paquis

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J'ai d'abord cru à une paralysie du sommeil. Vous savez, ces sortes de crises dont souffrent certaines personnes et qui se caractérisent par des hallucinations et une incapacité à bouger durant les premières minutes qui suivent le réveil. Mais à voir les mines déconfites qui me dévisageaient avec ce mélange de tristesse et de crainte typique de l'ambiance des veillées funèbres, j'ai bien vite compris que ce dont je souffrais n'était pas une simple parasomnie.

Je crois que c'est l'odeur qui m'a mis la puce à l'oreille. Des effluves de renfermé, d'urinoir insalubre et qui caressaient mes narines sans que je ne puisse véritablement les inhaler à plein poumons. Et pour cause, je ne respirais plus.

Depuis des dizaines de milliers d'années, depuis que l'homme marche sur ses deux pieds, il n'a jamais cessé de chercher un sens à son existence, une explication. À inventer des dieux, des esprits, des fées, des diablotins, des spectres et autres fantômes de toutes sortes pour se rassurer et conjurer la mort. Il a tout imaginé. Paradis et enfer, voyage astral et réincarnation. Né de l'argile ou fruit d'une évolution perpétuelle... La seule chose qu'il n'a jamais envisagée, la seule pensée qui, au regard de son aspect terrible, n'a jamais frôlé la couche externe de son imagination, c'est qu'après la mort, l'esprit, l'âme, ou peu importe le nom que vous lui donnez, puisse ne pas se séparer du corps qu'elle habite et pourrir lentement avec ce dernier. En toute conscience.

J'étais assis devant mon ordinateur, je surfais mollement sur des sites pornos, passant de l'un à l'autre, cherchant à tromper la solitude qui m'accablait depuis mon divorce. Et puis, une douleur intense dans ma poitrine, la sensation d'avoir le cœur pris dans un étau, la tête qui tourne, la vue qui se trouble, les couleurs qui s'effacent et plus rien. Le black-out.

Lorsque j'ai repris conscience, la première pensée qui m'est venue était un souvenir d'enfance, lorsqu'avec Henri, le petit voisin, nous nous cachions sous la bâche de la remorque que son père gardait au garage. Nous inventions que nous étions poursuivis par des ogres et que cette bâche était comme une cape invisible qui nous protégeait d'eux. J'étais, comme lors de ces jeux, recouvert d'une sorte de voile et ce dernier ne laissait passer qu'une faible lumière artificielle, celle des néons. L'odeur du formol était à peine perceptible, recouverte déjà par celle de la putréfaction qui avait commencé son œuvre.


« Il va nous manquer... Il était tellement... Enfin vous savez... À propos, comment va Jean-Louis ? Il n'était pas à la veillée, il a retrouvé du travail ? » Et voilà que le sujet de ma mort était occulté en l'espace d'un instant par les tribulations insipides de ce bon-à-rien de Jean-Louis. La salle se vidait petit à petit, chacun avait vu le mort, avait parfois réussi à verser une larme, mais la corvée touchait à sa fin et les vivants allaient enfin pouvoir réintégrer leur monde. Mon décès ne serait bientôt plus qu'une anecdote que l'on raconte autour de la machine à café, arborant une mine emprunte de fatalisme avant de reprendre le travail.

Après la mort, les sens fonctionnent encore à minima pendant une courte période. Mais à mesure que le temps passe, que les organes pourrissent et qu'il ne finit par rester d'eux qu'une immonde bouillie malodorante, rien ne survit des cinq sens. Seule reste la conscience.

J'ai perdu aujourd'hui la notion du temps, et je ne saurai dire si je suis sous terre depuis une semaine, un mois ou un an. Dans l'obscurité la plus totale, je ne dispose d'aucun moyen pour évaluer le temps qui passe. Ce que je sais, c'est que ma conscience est toujours là. Solide. Inébranlable. J'ai prié si fort pour qu'à son tour elle ne s'étiole et finisse par mourir elle aussi afin de me laisser reposer en paix. Mais rien ne semble pouvoir la tuer et c'est avec terreur que j'affronte chaque nouvelle seconde de cette épouvantable existence, obscure et décharnée, enseveli sous terre et entouré par les cadavres.

PRIX

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Michel Dréan · il y a
Un rôle de décomposition !
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Bertrand · il y a
lol
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Elo7544 · il y a
C'est assez horrible en fait... Mais toujours aussi bien écrit. +5
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Jusyfa · il y a
Oups ! intéressant, mais ça ne donne pas envie d'aller voir ... *****
Julien.

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Emile · il y a
Pas follement gai mais tellement puissant avec on ne sait quoi de poésie morbide. Chapeau!
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Marie-Françoise · il y a
je reste sans voix mais je vous donne mes cent voix parce que très original, ce texte me mets les foies et non la foi en Dieu, adieu donc ! Bravo
Je vous invite à lire La danse des sept voiles et à me soutenir si vous aimez merci

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Yvonne Bobonne · il y a
Très fort, ce texte !
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Haïtam · il y a
Quelle description, pour le moins une insolite histoire qui se lit agréablement!
Si cela vous tente de découvrir mon poème Seul dans la foule; bienvenue.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/seul-dans-la-foule

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Grand · il y a
On ne sais pas trop comme on finira ! même si on est optimiste !!!
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Chateaubriante · il y a
pas envie de finir comme ça
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