La classe de danse

il y a
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Écrivaine à temps partiel qui partage un peu de ses modestes créations par ici ! Certains textes ont été écrits sur d'anciens blogs que je tenais et republiés ici par la suite  [+]

Regardez-le marquant encore la mesure avec son bâton, blessant ainsi chaque jour un peu plus le parquet... Il ne renonce jamais, « il n’est jamais assez tard pour arrêter » aime-t-il à répéter. Encore un saut de biche, une arabesque, un dernier balancé. Maître Perrot est de ces hommes obsédés par leur travail, ne vivant que pour et à travers lui.

Arrive-t-il seulement à comprendre qu’à ce moment précis nous sommes toutes épuisées par de longues et intenses heures d’exercices ? J’ai fini par me dire qu’il n’y accorde en fait aucune importance : effort et rigueur sont ses maîtres mots, à tel point même qu’ils l’aveuglent parfois.

Je suis là assise sur le piano à queue qui semble lui aussi réclamer la fin de ce trop long calvaire. Je ne peux refréner cette folle envie de me gratter le dos. La démangeaison est trop insupportable, trop agaçante pour que je la laisse gagner la partie ! Et lui ne voit rien, s’obstine, continue inlassablement. Chaque mouvement de son bâton semble rythmer son existence même, interrompre la cadence serait comme perdre le contrôle. En tout cas, cela semble le rassurer, lui donner une certaine force.

Même Toulouse son fidèle compagnon à quatre pattes ne le suit plus dans son acharnement à la tâche. Cherche-t-il un os à ronger ? Un pied de chaise à arroser ? Une danseuse à qui se frotter ? Perchée là où je suis, je ne crains rien. Je ne peux en dire autant de Marie qui derrière son éventail n’a vu venir la bête.


Me revient alors en mémoire ma première année à l’Opéra de la rue Le Peletier et cette fameuse journée où Toulouse avait osé attaquer de ses assauts canins la très voluptueuse et précieuse fille d’un diplomate Russe en visite à Paris afin de recruter quelques étoiles montantes de la danse pour le ballet de Saint Petersbourg. Maitre Perrot, à qui l’on avait imposé cette visite qu’il considérait beaucoup trop distractive pour ses petits rats, s’était alors écrié : « Ce cher Toulouse a toujours eu un goût particulier pour la cochonnaille ! » Il n’avait jamais eu la langue dans sa poche et la présence de ce recruteur de « pouliches » comme il l’avait ainsi nommé en aparté, l’avait mis hors de lui. Et ses quelques belles années en tant que Maître de ballet des théâtres impériaux russes n’y avaient rien changé. La pauvre jeune fille n’avait alors pu retenir une larme, quittant brusquement la salle soudainement bien silencieuse, son père la suivant de près...

Je ne sais comment cela s’était alors terminé mais j’imagine que des gens avaient du intervenir en haut lieu pour éviter l’incident diplomatique. Et de mon côté j’en garde une crainte farouche quant à ses réactions le plus souvent inattendues et terriblement cinglantes.

Il ne me reste plus qu’à descendre de mon piédestal musical avant qu’il ne s’en charge lui-même, Monsieur l’inflexible Maître de ballet !



(texte librement inspiré de "la classe de danse", huile sur toile, Degas)
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Joëlle Brethes · il y a
Votre texte m'a donné l'occasion d'aller "voir" le tableau de Degas ! ;-)

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