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Dans un tumulte fracassant, les eaux ont emporté villes et rivages, politiques et économies. La vieille démocratie continentale s’est consumée dans les braises de la guerre de l’or noir entre l’Est et l’Ouest. Alors les missiles ont frappé sans épargner la vie, alors les balles ont transpercé l’espoir, alors la peste capitaliste a marché sur les cadavres des enfants oubliés… Et puis, telle la lumière divine, s’est élevée la cité d’Or. Symbole de puissance et de victoire, seule face à l’empire du Milieu.

* * *

Enfant solitaire, les étoiles en guise de rêve, je murmure…

Jour et nuit, ses reflets brûlent mes rétines.
Jour et nuit, ses ardeurs consument mon cœur.
Jour et nuit, ses lueurs attisent ma misère.

* * *

Je m’appelle Fauve, j’ai seize ans, j’ai les iris turquoise bordés de marron, très clair. Je résiste contre les milices dorées, contre la mort qui traîne dans les rues mal famées. Comme toi, je vis dans les bas quartiers de l’usine, dans l’obscure lumière tentaculaire de la Cité d’Or. Loin de ses joyaux qui font d’elle la plus belle des mégalopoles du monde et de ses hautes murailles aux couleurs chatoyantes. Jamais je n’ose m’approcher de ses miradors, ses yeux sans paupières, qui veillent continuellement, malveillants.

Mii ?

Oui ! Veux-tu venir dans mon refuge petit chat ? Tu verras, tu y seras en sécurité avec moi, dans mes bras. Ensemble, nous serons plus forts ! Ensemble nous n’aurons plus peur des nuits sans lune où les rayons dorés traversent l’usine d’Est en Ouest pour étrangler les insouciants. Nous pourrons alors nous raconter plein d’histoires : joyeuses, peut-être drôles, voir romantiques. Et surtout félines !

Miaa, mia.

Soyons discrets alors, contournons le bâtiment de l’incinérateur et ses flammes infernales. Évitons de nous faire remarquer par les ouvriers, esclaves de la cité. Ils voudront me faire travailler, me faire suer, me faire hurler jusqu’à ce que je suffoque. Jusqu’à ce que je m’écroule. Inanimée. Comme pour maman… Je n’entendais plus que son désespoir, avec sa féminité entravée, avec sa gaieté disparue, avec sa chair tabassée. Tu ne veux pas que je finisse comme elle, n’est-ce pas ?

Mraou.

Marche cadencée et véhicule blindé. Une patrouille ! Vite, cachons-nous dans la benne à ordures ! Nous y serons tranquilles. Attendons qu’ils passent leur chemin. Je ne sais pas quel âge tu as petit félin des rues, mais je n’ai ni jouet ni peluche à la maison. Cependant, j’ai de quoi te couvrir du froid hivernal et du regard cruel de la cité. Tout ce que j’ai amassé est aussi à toi. Pour toi ! Comme ça, tu pourras me miauler tes aventures !

Des Rideaux !
Mi.
Des Plaids !
Miii.
Des Couvertures !
Miiiiiii.

Reprenons notre escapade, j’habite à côté de la vieille poste, ce n’est plus très loin. Il n’y a pas de thon en boîte dans ce trou à souris, mais tu pourras chasser rats et autres rongeurs. Tu vas rire, mais j’en avais très peur au début ! Et puis finalement, ils deviennent une compagnie rassurante. Leurs poils rêches et sales ne reflètent pas la lumière dorée omniprésente de la cité. C’est apaisant. Maintenant, saute dans mon sac à dos, nous devons grimper à l’échelle.

Mia.

Voilà, cale-toi contre mon pull. Oh tu es si doux ! Fais attention à ne pas trop gigoter, il ne faut pas que je tombe. Nous serons quasiment sur le toit de l’usine, cette hauteur nous serait fatale. Ou bien pire.

Mia.

Bienvenue chez toi ! Que je te présente : ma petite pièce à vivre, avec son canapé et son placard à nourriture, à droite derrière la porte délabrée se trouve une minuscule salle de bains, et en face un petit trou dans le mur pour accéder au balcon improvisé. Tu pourras alors observer les épaisses murailles briller sans craindre de représailles. Maintenant que tu es là, je n’aimerais pas te perdre si tôt. Tu es trop mignon avec tes poils ébouriffés et tes zébrures de petit tigre.

Miaa !
Tu as faim ?
Miaa, miaa.
Non ? Tu veux aller voir dehors ?
Mia.

Bon d’accord, allons-y, je te suis, mais doucement. Je ne fais pas ta taille petite boule de poils. Aïe ! Je me suis encore écorchée. Laisse-moi une petite place. Voilà. Je peux te caresser ?

Mia.

Merci. La plus effrayante vue de la radieuse cité d’or est sa grande porte aux cent-gibets. On aperçoit les innocentes victimes encore pendues, ballottées au gré du vent. Je crois que la ville brille encore plus qu’hier. On raconte qu’elle consomme un millier de diamants par jour ! Quand j’étais petite, ma maman disait que la richesse de la cité venait directement des os du peuple. Tu crois vraiment que c’est avec les os qu’ils font les diamants ?

Mia.

Oh…

BAM

Oh non ! C’est la garde nocturne ! On doit fuir !

Mraou.

Mais… Que fais-tu ? Viens avec moi !

BAM BAM

On doit… Pourquoi viens-tu dans mes bras, chat, je ne peux plus bouger !

BAM BAM BAM

Je… Tu veux dire que…

Mia.

J’inspire à fond et me fige. La porte est défoncée dans un fracas de pauvreté. Des bruits de bottes envahissent ma maisonnée. Ma cachette. Des cris, des aboiements, une odeur de poudre et de vieux cuir. Le canapé est retourné. Le placard arraché. Les vis rebondissent sur le sol nu. Agonie. Un ordre s’élève. La salle de bains y passe. Défigurée. Un soldat est proche du passage secret. Sueur et sang séché. Il empeste la mort. Nouvel ordre, la vague mortelle s’en va. Les rats sortent de leurs cachettes. Ils reniflent. Estimation des dégâts. Je reprends enfin mon souffle, mon cœur bat à tout rompre, mes membres tremblent tellement que j’ai l’impression de ronronner. Ce soir, je suis encore vivante. Mon chat est dans mes bras et pose son regard d’ambre sur moi.

Mraouuu.

* * *

Nuit et jour, ses cabrioles illuminent mes rétines.
Nuit et jour, ses ronrons apaisent mon cœur.
Nuit et jour, ses câlins inhibent ma misère.

PRIX

Image de Été 2019
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Daënor Sauvage  Commentaire de l'auteur · il y a
Salutations lectrice, lecteur !

Écrit à partir de l’idée de survivre en milieu difficile et anxiogène, prendre un personnage enfant me paraissait ici plus fort pour raconter cette histoire. Dans mon enfance, je me serais très difficilement vu sans mes parents, ô combien important pour moi ! S’est ensuite greffé l’idée d’une rencontre inattendu, celle du chat, pour devenir une force qui fait mieux que résister en sauvant cette petite fille. Une fois n’est pas coutume, je souhaitais m’écarter un peu d’une fin tragique. Et quoi de mieux, en vivant avec deux chats, que de parler de l’importance que de prendre du temps avec nos compagnons à poils ?
Quant à la mise en contexte du premier paragraphe, je ne me suis pas écarté des sentiers battus. Ici, pas d’originalité, simplement une vision du futur probable qui opposerait un occident ravagé face à une Chine ultra puissante. J’ai préféré faire simple pour ramener le lecteur à l’essentiel : cette petite fille qui chante et qui se sent seule. Ne vous y trompez pas, je ne suis pas poète, et j’écris simplement les fredonnements d’une jeune Fauve en quête de sens.

Mes salutations,

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Chateaubriante · il y a
un futur possible ? le fossé est déjà bien large entre richesse et misère de par notre monde
beaucoup de tendresse dans votre récit en même temps que la volonté de sauver la fillette et son chaton
merci

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Samia.mbodong · il y a
Un univers futuriste inquiétant bien décrit, bien écrit, une vision du futur en cauchemar.
L’enfant et le chat avec leurs innocences et leurs naïvetés rendent cet univers encore plus terrifiant.
Bravo et merci je soutiens.

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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Samia,
Merci beaucoup ! J'ai pris plaisir à inventer cette histoire un poil tordue, avec une alliance inattendue entre l'animal et l'humain. Parfois, un peu de naiveté permet de vivre plus heureux et de survivre dans un monde infernal !
Au plaisir de vous recroiser ici en tout cas :)
Mes salutations,

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Samia.mbodong · il y a
Cela m'a fait penser à un épisode d'Alien (?) dans lequel une filette a réussit à se cacher dans un conduit de ventilation avec un petit chat ou chien alors que les monstres sont tout autour. Je ne suis pas sûre de ne pas confondre. En tout cas c'est un peu de poésie en enfer. Encore Bravo.
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Virgo34 · il y a
Une bonne idée, un bon scénario pour illustrer votre point de vue sur notre monde. Un récit empreint de poésie que j'ai eu plaisir à lire.
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Virgo34,
Merci pour ce commentaire :) La poésie se mélange avec malice avec la dure réalité.
Mes salutations,

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Patrick Peronne · il y a
Je ne suis pas sinophobe, et ne suis pas sûr de la probabilité de votre vision futuriste… mais c'est un débat qui ne peut se tenir sur cette page. En revanche, j'aime beaucoup Orwell, K.Dick, Boye, Zamiatine, ou Levin. Et j'ai beaucoup aimé l'originalité de votre structure narrative, son ton, son atmosphère, la qualité de votre plume, et plus globalement votre TTC, que je soutiens avec plaisir.
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Patrick,
Merci pour votre commentaire riche en référence ! J'avais n'avoir lu aucun de ces célèbres auteurs, et en général je lis très très peu de SF ou même d'anticipation. Comme quoi ! En tout cas cela me fait une petite liste d'écrivain à découvrir pour mes prochaines lectures, donc merci à vous !
Mes salutations,

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jusyfa *** · il y a
Merci d'être venu me lire, si vous avez voté, vos voix ne sont pas inscrites.
Belle journée.
Julien.

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jusyfa *** · il y a
Un texte accrocheur et un style original le tout est parfois déroutant, mais aussi fascinant, mes 5*****
Julien.
Si ce n'est pas encore fait et seulement si vous en avez envie, je vous propose "Sofia" , une nouvelle en compétition.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sofia-4
à bientôt peut-être.

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Benjamin Sibille · il y a
Un univers qu on veut venir dévorer

Texte tout en maitrise bravo. On se sent un peu dans les seigneurs de l instrumentalité et il y en a clairement le potentiel

Si jamais vous voulez passer de mon côté
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amours-etrangeres-2

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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Benjamin,
Merci pour le commentaire ! J'irai passer de votre côté avec grand plaisir !
Mes salutations,

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JD Valentine · il y a
Un drôle d'objet que ce texte...Etrange et décalé. Votre univers est fascinant! Mes voix.
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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Jijinou,
merci pour ce commentaire très franc :)
N'hésitez pas à lire mes autres textes et les commenter !
Mes salutations,

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Patrick Gibon · il y a
un texte MAGNIFIQUE d'une poésie "en prose" totalement sublime, que dire de plus!
dans le genre post-apocalypse et poétiquement différent si vous ne connaissez-pas voyez la première saison déjantée de "Mad Marx" -une prochaine vers octobre- publié par le génial périodique "Lundi Matin" et plus modestement sur mon mur quelques textes qui traitent du sujet, comme "sombre clarté" par exemple.
je partage, et vide dément, votre texte sur mon fachebouk "pour quelques lecteurs" de plus, aurait pu dire le premier ouest terne spaghetti de Sergio Leone.

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Daënor Sauvage · il y a
Bonjour Patrick,
merci pour ce commentaire appuyé et développé ! J'apprécie d'apprendre de nouvelles références que je ne connaissais pas. Merci pour le partage c'est un réel bonheur de pouvoir toucher plus de lecteurs pour avoir des retours nouveaux et un partage de pensées et d'idées :)
Mes salutations,

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