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Qualifié

La nuit était particulièrement sombre. Les ténèbres n’étaient contenues que par les efforts d’un phare solitaire. Il s’élevait, héroïque, résistant tant bien que mal aux forces obscures, attendant sans faillir que le soleil lui succède. Sa lumière diffuse laissait deviner une mer agitée dont les vagues venaient s’écraser avec fracas contre les falaises. Un vent terrible faisait plier les arbres ; aucun animal n’aurait risqué à s’aventurer dans le crépuscule.

Pourtant, le faisceau scintillant dessinait une ombre sur la colline du Riith. Encapuché dans une robe pourpre, il tentait de rejoindre la plage. Il luttait contre le déchaînement des éléments. Sa robe était trempée, mais il était trop tard pour rebrousser chemin. C’était d’ailleurs impossible ; il ne pouvait plus reculer.

La veille, il avait été désigné par le Conseil pour honorer Theïko Nero. Le bruit des tambours avait accompagné les voix qui s’étaient mêlées et avaient raisonné à l’unisson depuis le mont Tamdite. Les flammes des torches dansaient dans les yeux fatigués des Sages du Conseil. Il y décelait du soulagement, soulagement d’avoir échappé au pèlerinage dont personne ne revenait. Il s’était mis en route sans attendre, laissant derrière lui tous ceux qu’il aimait. La Chute ne pouvait attendre. Elle ne s’embarrassait pas de sentiments superflus. Seul comptait l’honneur d’avoir été choisi par le Conseil. Sans adieu, il laissa derrière lui tout ce qu’il avait été.

La Chute avait duré plusieurs semaines. Il n’était pas simple de quitter le mont Tamdite tant ses pentes étaient raides. La végétation n’était pas un problème puisqu’elle brillait par son absence. Jusqu’aux contre-bas inconnus, il n’y avait qu’un désert de roches grises et froides : la nature lui offrait un spectacle lunaire. Les Sages du Conseil n’avaient pas menti quand ils avaient proclamé que la vie avait été rendue impossible au-delà du Mont Tamdite. Un mince filet d’eau lui servait de guide et il se devait de ne pas le perdre de vue. Il n’avait jamais eu la permission de quitter le mont Tamdite avant sa désignation ; mais il ne pouvait se permettre aucune digression.

Lorsque que la descente prit fin, il fut submergé par les doux murmures du vent qui s’engouffrait dans les entrailles de la Montagne. Il se savait proche de la fin de son voyage. En foulant la colline du Riith, son cœur se mit à battre de plus en plus fort. Plus il se rapprochait du sommet de la colline plus les éléments se déchaînaient autour de lui. Sans encore pouvoir les voir, il entendait les vagues se fracasser contre les falaises. Le vent soufflait et ce qui avait été un murmure s’apparentait désormais à des plaintes longues et terribles. La crainte de la mort le tourmentait.

Mais quand il aperçut la lumière du phare, la terreur qui l’habitait s’évanouit. Il apercevait la plage, là où devait s’accomplir sa destinée. Comme s’il fuyait une ombre dans son dos, il se mit à courir, avalant sous ses pieds les derniers mètres qui le séparait de son sacrifice. La mer se présentait devant lui dans son immensité. Malgré la nuit, il pouvait voir l’écume des vagues se déverser sur le sable noir.

Quand sa peau rencontra l’eau, le calme se fit. Frénétiques, les vagues irascibles s'apaisèrent. Déjà, le vent ne lui frappait plus le visage. Au loin, les arbres semblaient se relever après avoir subi sa fureur. Les nuages se dissipèrent et la lune apparut. Grosse, elle emplissait le ciel comme le soleil en plein jour et il pouvait distinguer son reflet tranquille sur la mer.
La terreur qui avait précédé laissait sa place au soulagement. Bercé par les flots paresseux, son esprit était las. Il était temps.

Lentement, il s’immergea. Sa robe pourpre était comme une tache de sang se répandant sur la mer. Le faisceau du phare l’illuminait de sa lumière. Doucement et loin des berges, il sombra. En un instant, il disparut, comme avalé par l’eau sombre. Avant de perdre connaissance, il se dit qu’il avait enfin trouvé sa place ; sa vie n’aurait pas été veine. Auprès de Theïko Nero, là était sa place.



Une vague vint caresser son visage. Subitement, il ouvrit les yeux. Il avait l’esprit embrouillé. Quand il eut la capacité de penser, il se demanda s’il était encore vivant. En se redressant, le corps embourbé dans le sable, il resta interloqué. Un grand soleil illuminait la plage. S’il était bien vivant, combien de temps avait duré son sommeil ? Tout semblait différent. La colline du Riith n’affichait plus cet air menaçant. Il ne comprenait pas comment tout cela était possible. Il se sentait autre, comme si son être avait été purifié. Les Textes Sacrés ne disaient-ils pas que la Chute était sans retour ?

Une fois qu’il fut debout, il remarqua que sa robe pourpre avait disparu. Il se retrouvait nu sur une plage qui tranchait avec l’habituelle désert de roches grises. En se retournant vers la mer, lui apparut pour la première fois la vie animale. Un albatros gigantesque le surplombait. Le piaulement de ce noble animal le fit tressaillir. Cela n’avait aucun sens ; tout n’était que ruine et mort il y a encore quelques instants. Le monde qui l’entourait semblait avoir expié sa putréfaction.

Soudain, un bruit léger et continu de voix humaines le fit se retourner. Des silhouettes en robes pourpres avançaient vers lui. Cela ne pouvait être qu’une illusion. Il avait dû subir un choc terrible après s’être immergé dans l’eau. N’avait-il pas perdu connaissance ? Tout cela était impossible, personne ne vivait en dehors du Mont Tamdite et seuls ceux qui avaient été désignés pouvaient le quitter.

Quand elles ne furent qu’à quelques mètres de lui, il ne put retenir un sourire sinistre. Devant lui se tenaient ceux qui avaient scandé son nom à l’unisson. Ceux qui l’avaient destiné au Sacrifice. Il pouvait distinguer un sublime mélange de terreur et d’extase dans leurs pupilles. Brusquement, les Sages du conseil plièrent genoux, leurs têtes à moitié enfoncées dans le sable. Sans attendre, la tache de robes pourpres s’égosilla : « Gloire à toi Theïko Nero ! »

PRIX

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Carine Lejeail · il y a
Un beau voyage que la lecture de votre texte,content d'avoir découvert votre univers. Mes voix.
Je vous invite à découvrir mon univers et à me porter plus loin si le cœur vous en dit:
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/journal-de-guerre

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De margotin · il y a
Amusante
Mes voix
Je vous invite à découvrir Ô amour
et à la belle étoile

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Samia.mbodong · il y a
Atmosphère étrange, d’un monde lointain ou d’une secte de fou.
Ce texte pourrait nous amener à nous poser des questions sur notre propre monde c’est très intéressant.
Bravo et merci je soutiens.

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Beline · il y a
Jolie et mystérieuse histoire, qui m'a bien plu
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Ginette Vijaya · il y a
Un véritable dépaysement , une entrée dans les entrailles d'un genre qui ressemble à un récit mythologique .
Belle écriture poétique et symbolique qui côtoie l’irréel et le fantastique . Une gradation dans la narration qui retient l’attention et une chute saisissante . Un texte original .

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Keith Simmonds · il y a
Un grand bravo pour l'originalité de cette œuvre écrite avec beaucoup de passion et d'émotion ! Mes voix ! Une invitation à lire et soutenir, si vous l’aimez, mon tanka,“Sous la Pleine Lune”, qui est également en lice pour le Prix Ô 2019. Merci d’avance et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/sous-la-pleine-lune

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Daniel Grygiel Swistak · il y a
J'ai aimé, mes voix, j'ai aussi un site si vs avez le temps, meci
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Artvic · il y a
Un voyage sans bagage mais avec beaucoup de souvenirs en retour , un écrit bien émouvant !
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michel jarrié · il y a
Je voulais voir Vesoul, eh bien j'ai vu la mer, et bien m'en a prit. Du mystère et de l'originalité.
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Chantal Sourire · il y a
Original, j'aime et je vote !
Et vous invite à lire mon barrage en finale été, merci !

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