La chance de madame Berthe

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— Je vous remets un petit coup de jaja, monsieur Trache ?
Régis ne se fait pas prier. D’un geste assuré il soulève son ballon, que Jean-Yves remplit en souriant.
— Et hop ! Marié dans l’année ! Bougez pas, j’ouvre sa petite sœur pour compléter.
Le pop du deuxième litron qu’on débouche retentit, douce note aux oreilles expertes de Régis dont le visage couperosé s’illumine.
Marion revient de la cuisine où elle a fait le plein de cacahuètes et de saucisson sec. Elle dispose les assiettes sur la table, en chantonnant. Le nectar des dieux coule à flots. Tous trois plaisantent et trinquent à la convivialité. Situation inattendue, moment exceptionnel, car Régis à toujours trouvé les Maynard insupportables. Surtout pour des commerçants. Enfin, insupportables en général, plus maintenant, alors qu’ils partagent un copieux apéritif. Sur le coup même, il a été grandement surpris de leur invitation. Il est allé jusqu’à s’imaginer que le couple lui faisait du gringue pour un ménage à trois mais ce n’était pas ça du tout, c’est pas leur style, et ni le sien d’ailleurs. Comme ils ont dit, « il n’est jamais trop tard pour faire connaissance et passer ensemble un moment agréable. Et puis entre voisins, c’est important le savoir-vivre. » Ils ont raison, la vie est tellement courte. Pourtant, depuis leur arrivée il y a deux ans, Régis, concierge de son état, a toujours eu du mal avec eux. Les Maynard ont repris la boucherie-charcuterie au rez-de-chaussée de l’immeuble voisin, et se sont installés dans l’appartement qu’ils ont acheté dans la résidence, au deuxième étage, en face de l’ascenseur. Régis a tout de suite vu qu’ils étaient difficiles, du genre à se plaindre de tout, et tout le temps. Insupportables, quoi. Et leurs prises de bec ont été nombreuses : des problèmes de chauffage, un dégât des eaux, le nettoyage des parties communes, des dégradations de boîtes aux lettres... Bref, jamais contents, les Maynard. Ils n’en sont jamais venus aux mains mais Régis avait prévu de leur pourrir un peu la vie à sa façon, histoire de se venger façon mesquine. Mais il sent bien maintenant qu’ils ne lui en veulent pas et que cet apéritif est l’occasion de faire la paix. Tous ces petits soucis sont oubliés. Effacés. Ce qui compte, c’est le moment présent.
— Jean-Yves, si ça tiens toujours, je vous aiderais bien à préparer quelques rôtis pour la fête des voisins. Vous pourrez m’enseigner la maîtrise du bardage et l’art du ficelage.
— On fera aussi des boudins, si ça vous dit ! propose Jean-Yves avant d’écluser son godet.
Régis s’en voudrait presque de s’être autant trompé sur leur compte. Décidément, rien de tel que le pinard pour briser la glace !

22 heures. Les résidents commencent à s’étonner de l’absence de leur concierge. Lui qui est toujours si disposé à boire un petit verre et n’a jamais manqué une fête des voisins en dix ans. « Je reviens dans un moment ». Le Post-it qu’il affiche sur sa porte quand il va faire une course sent à plein nez la mystification.
— Y’a une femme là-dessous, c’est évident qu’il a découché, plaisante Jean-Yves.
Chacun continue à boire et manger, riant, discutant, et profitant de cette belle soirée. Les boudins et les rôtis préparés par les Maynard font un tabac. La critique est unanime. Seule madame Berthe ne peut se prononcer. Normal, elle n’y a pas touché, elle est végétarienne.
— J’ai rarement mangé des viandes aussi délicieuses, complimente madame Groussin. Mais je ne parviens pas à les reconnaître. C’est du gibier, peut-être ?
Les yeux de Jean-Yves pétillent tandis qu’il ôte discrètement de sa tranche de rôti une dent en or. Il affiche son sourire le plus radieux.
— En effet. C’est un animal rare qu’on ne verra plus par ici, mais comprenez que je ne peux dévoiler tous mes secrets d’artisan. Buvons donc à cette journée si spéciale qu’est la fête des voisins !

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