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La brume passionne et empoisonne

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Peter, un jeune homme souffleur de verre, aux gestes graciles, vivait à Boston, de son art.Son petit atelier, situé au sixième étage du gratte-ciel 500 Boylston street, connaissait un franc succès. Les collectionneurs de verroterie, et les amateurs d'Art, trouvaient dans sa boutique matière à se faire plaisir. Peter, passionné et perfectionniste, passait ses journées et ses nuits à créer des pièces uniques. Impossible chez lui de trouver une vaisselle complète de verres! On ne parvenait pas à découvrir deux carafes identique. Ses flutes en cristal faisaient sa renommée. Le cristal était un verre riche en plomb et lors de la cuisson, il abaissait le point de fusion. C'est ce qui faisait que le verre brillait, plus dense et éclatant ,avec une sonorité particulière. Peter avait l'art de les ciseler fabuleusement.Il en avait même donné le nom à sa boutique: Peter'sCrystal.

Rien ne le détournait de son atelier. Il dormait sur un canapé dans sa réserve, et un petit réchaud lui tenait lieu de cuisine. Rien ne le détournait de son atelier... si ce n'est Nathalie. Nathalie Avilov, réfugiée russe et écrivaine engagée, était la cliente qui retenait toute son attention. Elle habitait un autre gratte-ciel de la cité. Peter le savait, car parfois, elle se faisait livrer directement chez elle ses verres à pied, après les avoir sélectionnés sur la boutique en ligne de Peter'sCrystal.
Les fois où Nathalie venait flâner, une parenthèse s'ouvrait dans la vie de Peter. Il l'observait déambuler dans les rayons, la cascade de ses longs cheveux blonds éclaboussaient l'atelier, d'un parfum épicé et vanillé. C'en était entêtant.Les yeux de la jeune femme transperçaient de leur flamme d'or. Sa silhouette de sirène ondulait en marchant. Ses hauts talons fuselaient ses jambes. Sa robe rouge s'étalait en pétales de coquelicot écarlates et fragiles. Ses mains douces et fines se terminaient par des ongles vernis de pourpre. C'était une femme volcanique.
Peter en était statufié. Il ne parvenait pas à engager la discussion. Il devenait rouge d'émotion. Cela amusait Nathalie, cruelle. Puis, elle lui parlait, familière. Peut-être voulait elle se faire pardonner de sa moquerie?
C'est ainsi que Peter apprit qu'elle vivait là, depuis quelques mois, qu'elle appréciait les grands vins de Bordeaux, mais toujours dans un verre à pied. Elle lui en commandait sept par semaine, car tous les soirs, la nostalgie de son pays l'envahissait. Elle pensait à ceux qu'elle avait quittés, et elle buvait. Si elle finissait la bouteille dans la soirée, elle jetait le verre par dessus son épaule, et elle traversait le miroir sans tain de son salon, pour se retrouver dans les contrées de son passé. Là, ressurgissait l'amoureux de son enfance, Stépanovich, refoulé par les froissements d'ailes de chauves souris. Puis les charognards picoraient la chair du petit garçon. Nathalie s'endormait, épuisée, après ces cauchemars dans les bras d'un Bacchus ivre mort.
Le lendemain, elle s'en voulait d' avoir brisé une oeuvre d'art de Peter, c'est pourquoi elle revenait toujours à son atelier, une façon de le dédouanner. Peter pensa qu'elle devait être issue d'une famille riche, pour faire tant d'achats.
Son paquet de verres en main, elle payait en billets de dollars et quittait l'atelier.
Peter resta rêveur. Ses grands yeux verts se perdaient dans sa boutique. Ils cherchaient un autre espace, ailleurs, où la retrouver, la consoler pour qu'elle ne boive plus. Et en même temps, elle pouvait disparaître, si elle perdait les habitudes de Bacchus. Le cheveu brun, épais, relevé en arrière avec du gel, Peter avait le visage fin, encadré de sourcils très fournis, bien peignés. Ses lèvres fines et roses semblaient dessinées au crayon. Imberbe, sa peau de velours l'efféminait. Vêtu d'un sweet à capuche blanc, et d'une veste, à carreaux avec fermeture éclair, il donnait l'impression d'un enfant oublié par ses parents dans un magasin. Toutes les filles lui tombaient dans les bras, et c'est justement cela qui ne lui convenait pas. Nathalie se moquait de lui, mais il était aussi son confident, et elle ne s'intéressait pas à lui pour son physique. Peter repensait à ce qu'il pourrait faire pour aider Nathalie. Une idée jaillit en lui. Il se lança dans la création d'un seul verre à ballon en cristal. Au moment de plonger ce verre dans un bain de poison, pour que la morsure du liquide creuse le décor, il ajouta un sable noir qui rejetta une brume épaisse. Peter savait être un sorcier avec l'acide, mais jusqu'à présent il ne s'était pas servi de ses connaissances pour créer des oeuvres magiques, à vendre. Il l'appella le verre Magritte, et ne le présenta pas sur les étals.
Nathalie revint la semaine suivante, pour une nouvelle commande. Peter dépassa sa profonde timidité et lui présenta le verre Magritte qui valait sept verres. Le prix serait le même. Nathalie fut offusquée que l'on puisse choisir à sa place. Elle trouvait ce verre ridicule, avec cette petite brume sur le dessus. Elle paya sept nouveaux verres à ballon et claqua des talons.Peter fut effondré. Il ferma sa boutique et s'affaissa dans son atelier. Plus rien ne l'intéressait , aucune idée n'émergeait, son énergie avait filé. Il était amoureux et éconduit.La vallée de larmes passée, il rouvrit la boutique, mais son radieux sourire avait disparu. Pire, Nathalie ne reviendrait sans doute plus.
Sept jours plus tard, Peter avait beaucoup dépéri, il ne leva même pas la tête quand Nathalie entra. Elle titubait. Elle s'avança vers lui, l'haleine alcoolisée :
-Je m'en suis beaucoup voulu de vous avoir insulté la semaine dernière, et j'ai bu plus que de coutume. Pour m'excuser auprès de vous, je vais acheter votre verre Magritte.
Peter leva la tête et n'en crût pas ses yeux :
-Je vous l'offre, dit-il, la chaleur l'envahissant.
-D'accord, répondit-elle. Je n'ajoute rien, je ne voudrais pas le regretter.
Elle disparut aussitôt. Peter savait: ce verre rehaussé de brume empêchait le vin de rentrer dans le ballon. Cette brume magique déviait tout liquide alcoolisé, hors du verre. C'était une bonne façon de se désintoxiquer. Mais est-ce que Nathalie l'accepterait? Est-ce qu'elle le remercierait ou l'insulterait en retour ?
Nathalie ne réapparut pas d'une semaine, de deux, d'un mois. Peter commença à désespérer. Il savait où elle habitait, mais il ne s'y rendrait jamais. Il avait trop peur de sa réaction. Il n'arrivait plus à créer de nouvelles pièces et faisait uniquement du commerce. Le jour arriva où ses étals furent vides. Tous ses articles étaient vendus. Cela faisait un an que Nathalie n'avait pas remis les pieds dans son atelier. Il allait fermer la boutique, quand le facteur lui donna un colis. Peter l'ouvrit. C'était un livre, le nom de l'auteur brillait en lettres d'or: Nathalie Avilov. Le titre annonçait: La corde raide.
Il lut, à l'intérieur, la carte de visite:
-Grâce à vous, j'ai pu me délivrer du breuvage obscur. Le sang, je l'ai mis dans mon encre. Dîtes-moi ce que vous pensez de ce livre. Cet écrit, je vous le dois. Vous y verrez, comment grâce à vous, je m'en suis sortie. Je retrouve le maniement des mots.

PS: Si vous aviez oublié mon adresse mail, la voici :
nathalie.avilovécrit@gmail.fr


Sans même avoir lu le livre, Peter se précipita sur son ordinateur. Et s'il avait tort, de la chatouiller encore, en lui écrivant si vite? Il le saurait dans un instant, une fois le courriel envoyé.
Peter appuya sur la touche entrée.
Un message en retour arriva trente secondes plus tard :

Cher Peter,
Je vous attends avec ma nouvelle commande: un miroir de brume. Ainsi je ne me noierai plus en regardant mon image. Et je vous observerai sans me moquer... laissant éclore mes sentiments ardents.

PRIX

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Utilisateur désactivé · il y a
Surprenant récit. Mon vote pour ce petit bijou
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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci beaucoup, Mamspaps
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci, je pars vers votre brume!
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Yann Olivier · il y a
J'aime. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition avec une brume brumeuse ... :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Elena Hristova · il y a
La vérité est dans le vin mais le vin est dans l'écriture à ce qu'il parait et un vers de grand cru jamais n'abolira un bon roman.
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Fabienne Pigionanti · il y a
J'approuve Eléna, Votre nom, Hristrova, est très romanesque a lui seul, et capable de beaucoup inspirer ...
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Bettie · il y a
Une histoire totalement surprenante et un peu féerique sur les bords, connaissant mon univers, cela ne pouvait que me plaire ! Bravo Fabienne pour ce texte !
(Si le cœur vous en dit, mon bibliothécaire pratique un art un peu différent mais qui, j'espères, saura vous plaire : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-bibliothecaire)

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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci beaucoup, je cours voir le bibliothécaire
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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci Maour pour ce commentaire enthousiaste, je pars sur le petit Poucet!
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Roxane73 · il y a
Mon soutien pour cette histoire surprenante. Bonne chance !
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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci beaucoup Roxane 73
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Maour · il y a
Bravo! J'aimerais écrire une histoire d'amour comme celle-là, moderne, pétillante, surprenante... Je crois que vous avez bien choisi les caractères de vos personnages. Ça fait mouche!
Vous avez tous les encouragements :) si d'aventure vous passiez lire mon Petit Poucet, j'en serais honoré!
À bientôt.

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Fabienne Pigionanti · il y a
Merci beaucoup Serge, je me suis inspirée du tableau de Magritte, la corde sensible, visible sur la toile. Je cours vous lire sur le prix imaginarius!
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