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La brocanteuse des mots

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Depuis toujours, Eloïse avait la passion des mots.

Son premier contact avec des mots dignes d’intérêt eut lieu grâce aux contes du soir. Ce furent d’abord la princesse dans sa robe de satin, le prince et son fier destrier, les châteaux envahis de ronciers. Puis avec la lecture, elle découvrit que les personnages qui attisaient son imagination ne portaient pas le même nom que tout le monde. Le loup avait un « p », signe de sa pyrophobie, la charmante fée ne se défaisait jamais de sa gracieuse féminité grâce à ce « e » surnuméraire, quand à la clé du donjon, elle la préférait largement dotée d’un « f », qui allait vraiment mieux à la barbe terrifiante de Barbe Bleue. Elle aimait déjà beaucoup les petits points insolents de son prénom mais pris la ferme décision de rajouter un beau H en tête. Héloïse, voilà un prénom qui avait de l’allure.

Ainsi commença sa quête des mots extraordinaires. Par exemple, elle aimait que le bruit du vent dans le carillon tintinnabule. Non qu’elle ait à ce point l’oreille musicale, c’était plutôt l’idée qu’il soit possible, à la fois de tinter et de buller qui la faisait rêver. L’étymologie la concernait peu, mis à part l’attrait évident d’un tel mot, garant de tant de mystères révélés... Rien ne l’attirait plus que les mots inconnus dont elle pouvait à loisir inventer le sens... Sa grand-mère couturière l’approvisionnait en termes fabuleux : qu’était-ce que le plumetis ? Elle rêvait déjà d’un envol de plumes mordorées pour sublimer les plus beaux chapeaux. Sans parler du passepoil qu’elle n’osait prononcer, un mot à la fois obscène et désopilant, qui la faisait rougir et rire intérieurement. Une fois le sens du mot découvert, c’était une grande joie, comme pour fantasmagorie, tout à fait à la hauteur de son imagination, ou bien alors une cruelle désillusion... Elle se souvient encore de son amère déception après la découverte de ce qu’était vraiment l’arithmétique... Un mot scandé, merveilleux, douze lettres, presque un alexandrin de signes, pour nommer l’univers des fonctions arides, des intégrales froides, des théorèmes absurdes. Finalement seule la tangente de la géométrie la tentait pour l’évasion instantanée qu’elle suggérait... Elle voyagea pourtant peu : elle préférait rêver à des contrées étrangères plutôt que de les connaître en vrai... L’Equateur allait peut-être se révéler aussi décevant que le plumetis, alors mieux valait imaginer Quito qu’être aussi triste que le jour où elle avait découvert qu’il s’agissait juste d’un motif de broderie.

Quand elle croisait un mot exceptionnel, elle le répétait à l’envie dans la conversation; ses parents s’en amusaient, ses amis l’écoutaient d’une oreille indulgente sans toujours la comprendre ; bientôt elle réalisa que cette passion devait rester privée. Elle commença alors à écrire ses mots préférés sur de jolis petits papiers, puis à les entreposer dans de grands bocaux transparents. Ainsi se constitua une collection de mots, faite de vraies strates géologiques : tout au fond ses découvertes d’enfants, carambolage, ornithorynque, scintiller, puis ses obsessions orthographiques, appât, forêt, hôte, et puis sur le dessus les mots désuets et ravissants qu’elle ne pourrait plus jamais utiliser, babillement, philatélisme, niguedouille. Ceci devint son loisir secret.

Et puis un jour elle décida de devenir brocanteuse (métier qu’elle avait en tête depuis l’enfance, pensant qu’il y avait forcément un lien avec la brodeuse, la carafe à décanter et ce merveilleux accessoire oublié, le broc à eau). Quand elle su qu’il s’agissait de vendre des meubles qui avaient déjà vécu, et si possible de raconter leur histoire, elle se dit qu’elle pourrait sans doute être heureuse. Elle commença donc par des meubles, puis des objets : des coiffeuses volantées de dentelles, de la porcelaine ornée d’arabesques arachnéennes, des tableaux bucoliques et champêtres. Chaque nouveau client était une occasion de se perdre dans la beauté du vocabulaire. En réalité, elle s’aperçut qu’elle ne faisait pas commerce de meubles mais de mots. Et il y avait urgence. Ses amis qui la regardaient d’un air amusé il y a dix ans ne communiquaient plus avec elle que par textos syllabiques, les livres et leurs pages granitées avaient été remplacés par des liseuses aseptisées, ses parents eux-mêmes avaient renoncé aux belles cartes postales, témoignages d’un monde oublié.

Elle libéra donc des étagères et y entreposa ses précieux bocaux. Ainsi vinrent de nouveaux clients : un amoureux transi à qui elle donna le papier « dulcinée », un enfant à la recherche d’un bel animal à qui elle lui proposa le « paon », un hypochondriaque à qui elle conseilla une « balnéothérapie » et qui sortit guéri, rien qu’en prononçant le mot. Autant de clients qui repartirent avec un petit papier dans la main, tel un sésame pour affronter la vie et son effroyable modernité.

Héloïse ne rencontra pas de prince avec qui partager sa passion des mots, peut-être l’attendait-il à Quito. Elle continua cependant depuis sa boutique à saupoudrer ses phrases de mots merveilleux et pendant un siècle on vint de loin pour goûter au pouvoir des mots, enfermés dans de si jolis bocaux.

PRIX

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Guilhaine Chambon · il y a
Je découvre ce matin votre très beau texte . Oui je ne suis sur le site que depuis deux mois.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Guilhaine Chambon · il y a
Je découvre ce matin votre très beau texte . Vraiment un texte superbe je ne suis sur le site que depuis deux mois.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

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Utilisateur désactivé · il y a
C'est un très beau texte : un bon texte que j'ai savouré ce soir. Merci pour ce partage.
Sur ma page, je vous invite à lire ou à relire "le coq et l'oie", poème en finale du prix été. Le soutiendrez-vous ? C'est ainsi : il faut revoter pour la finale. Merci !

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Brric · il y a
..du coup je me demande pourquoi il n'y a pas de H à "bourreau". Bravo pour cette histoire.
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Yves Le Gouelan · il y a
Belle idée que cette "brocanteuse", originale, une histoire bien écrite, la lecture, un plaisir. Le tintinnabule me faisait penser à groupe vocal de jazz et à un de ses titres "dodelinant".
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Denis Lepine · il y a
quelle est belle la langue de Molière, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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Marie · il y a
J'adore votre texte que je me promets déjà de relire. Il me rappelle mon enfance amoureuse des mots que je consignais dans un carnet où voisinaient "filigrane" et anachorète ". Un des premiers livres "Rouge et Or" lu s'intitulait "La robe de brocart ponceau", déjà 2 mots à rêver puis à chercher. A posteriori je pense que ce livre était trop difficile pour mon âge, il ne faut pas méconnaître trop de mots dans une phrase. Mais j'ai récemment recasé " ponceau" dans une nouvelle.
Je serais ravie de vous recevoir sur ma page. Mon vote charmé.

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Lavande Mc Gaëlec · il y a
Merci beaucoup pour votre vote, d'autant plus précieux qu'il vient d'une petite fille au carnet de mots-trésors!
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Karine Tamara · il y a
Un vrai régal ! Merci ;-) Si vous le souhaitez, mon tout premier texte en compet' est par ici http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/la-vieille-dame-du-rez-de-chaussee Merci !
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Lavande Mc Gaëlec · il y a
Merci à vous, votre vieille dame m'a émue... Peut-être est-elle partie elle aussi vers une destination lointaine? Bienvenue sur Short edition!
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Karine Tamara · il y a
Merci ! ;-)
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Joëlle Brethes · il y a
Un bien joli texte à mettre sous les yeux des élèves comme antidote à la généralisation du langage SMS et du vocabulaire minimaliste... Bravo !
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Lavande Mc Gaëlec · il y a
Merci! Et bravo pour la finale!
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Nicolas Juliam · il y a
original +1
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Lavande Mc Gaëlec · il y a
Merci!
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