3
min

La brioche aux pralines

819 lectures

199

Qualifié

Gaspard est âgé. Chaque soir, après que Vincent, l’auxiliaire de vie, l’a installé en robe de chambre dans son fauteuil, il se demande ce qu’il pourrait bien faire pour vivre... ou pour mourir. A cent ans, se dit-il, j’ai le choix. Et de lever la tête vers le grand Christ en bois sous lequel il est assis. Jésus ne dit rien, mais Gaspard est loin de penser que le fils de Dieu se moque de son dilemme : en fait, il l’accompagne. Pèserait-il trop fort dans la décision que Gaspard lui en voudrait : avoir la foi n’est pas se soumettre, mais se sentir assez soutenu pour penser librement.
Il est près de minuit. Dans l’immeuble les bruits se sont tus peu à peu. De toute façon Gaspard ne les entend pas : le son de sa télévision couvre tout. Il regarde toujours la même chaîne, la première, parce qu’il ne sait pas se servir de la télécommande, sauf pour éteindre. Disons qu’il voit des silhouettes s’agiter sur le petit écran, et que pendant ce temps il réfléchit. Ah ça ! Il en a du temps pour réfléchir. Il n’a pas fait le compte des heures passées dans son fauteuil, mais s’il en avait disposé quand il était plus jeune, peut-être aurait-il pris des décisions plus sages à certains moments cruciaux de sa vie. Bah ! Ce qui est fait est fait, l’option « recommencer » n’est pas prévue au débat d’aujourd’hui, qui doit trancher entre deux solutions :
La première : Gaspard se lève, agrippe le déambulateur et le jette par terre. Privé d’aide, il se prend les pieds dans le tapis, tombe avec fracas et Vincent le trouve mort le lendemain, son organisme épuisé ayant refusé de résister.
La seconde : Gaspard empoigne fermement le déambulateur, parcourt sans fléchir les quelques mètres qui le séparent de son lit et s’endort paisiblement jusqu’à l’arrivée de Vincent le lendemain matin.
Chaque scénario a l’avantage de la simplicité : c’est dommage, car eût été plus pratique que l’un fût plus facile que l’autre, et accélère la décision.
D’un côté, pense Gaspard, si je meurs je serais pleuré un peu, et oublié très vite. Levant les yeux vers le Christ en bois, il observe : « tu mourras avec moi : plus personne ne met dans son salon une croix de cette taille. Nos âmes se sépareront ensuite ; je devrai passer par le purgatoire, quand tu en seras dispensé. »
De l’autre, si je vis, je pourrais demander à Vincent de m’amener de la brioche.
Pendant ce temps, à la télévision, le ton est monté soudainement entre un animateur et un joueur : Gaspard éteint, agacé. « Finalement, va pour la brioche. Celle aux pralines de la rue Viabert mérite que je retarde mon trépas de quelques heures. »
Et le vieil homme de se coucher, allégé de ses différents appareils et de ses lunettes, qui ont peu à peu remplacé ses yeux, ses oreilles et ses dents. Il a hésité à les poser sur la cheminée, où Vincent apprécie de les retrouver chaque matin. Le pauvre ! Gaspard sait qu’il panique à l’idée de devoir les chercher. L’auxiliaire de vie reste une heure, montre en mains, ce qui exige une organisation minutée. Alors quand Gaspard se trompe, laisse ses « dents » dans la cuisine ou ses « oreilles » dans le salon, il s’amuse de voir le jeune homme courir dans tous les sens.
« Ne vous inquiétez pas, Monsieur Pollet, on va les trouver ». Gaspard est agacé par cet usage du « on » car lui ne cherchera rien, exclusivement appliqué à mettre un pied devant l’autre. Le temps que Vincent s’agite, Gaspard songe qu’il préfèrerait mourir en journée, habillé et lesté de tous ses attributs, plutôt que de nuit, édenté, sourd et aveugle. Mais qui décide ? Le voilà revenu à la question première. Le Christ du salon, tout comme celui de la chambre, restent muets. Il voudrait bien interroger Vincent, mais sa jeunesse l’en dissuade. Il préfère écouter l’inépuisable aventure de ce jeune père de famille, papa de trois petites filles... nées le même jour.
Gaspard, lui, n’a pas d’enfants. Marin, il a rencontré ceux des autres aux quatre coins de la terre mais n’a jamais hésité entre l’ancrage d’une famille et les voyages. Le fait sourire aujourd’hui que son lit à une place soit un « lit bateau » quand son horizon se borne désormais à la porte d’entrée de son appartement : le Seigneur admettra qu’il s’agit d’un sacré rétrécissement.
« Vous m’avez interdit la mort en mer, dont "rêvent" les marins, s’adresse-t-il au petit crucifix posé sur sa table de nuit, mais je ne vous en veux pas ; j’ai toujours pensé que l’eau était trop froide. L’idéal, si je puis dire, est de mourir bien au chaud dans son lit. »
Mais il y a Vincent, dont il attend chaque matin l’arrivée. Le jeune homme, tout habillé, se précipite dans la chambre et tend l’oreille. Gaspard s’applique alors à respirer bruyamment, il faut bien le rassurer ce gamin, lui donner le temps de poser son manteau, d’aérer la cuisine, de vérifier les radiateurs et la place des appareils dentaires et consorts. Soulagé, l’auxiliaire de vie revient au chevet de Gaspard, qui parfois suspend sa respiration pour lui faire peur. Et tandis que le jeune homme, inquiet, se penche, Gaspard dit alors d’une voix forte « Bonjour ! » effrayant le pauvre Vincent, qui sursaute. « Avez-vous pensé à ma brioche aux pralines ? »
Traverser la chambre, le séjour et le hall d’entrée, pour parvenir jusqu’à la cuisine... est une traversée !
« Seigneur ! Vous avez le sens de l’humour, à m’avoir fait le pied marin si longtemps, pour à la fin le rendre plus hésitant qu’un jour de houle déchaînée sur un rafiot. »
Aucun crucifix dans la cuisine, les pralines n’ont pas de religion, et Gaspard se régale.
— Vincent, pensez bien à en mettre une dans mon cercueil.
— Ne plaisantez pas avec la mort, M. Pollet, elle pourrait se décider.
— Qu’elle se décide, gamin, qu’elle se décide ! Je peux compter sur Jésus, il est trop maigre pour avoir connu la brioche. Pourriez-vous s’il vous plait jeter une pièce en l’air ? Pile, je meurs, face je vis.
— Je ne ferai pas ça M. Pollet.
— Et pourquoi donc ? Voudriez-vous priver Dieu d’une brioche aux pralines ?

PRIX

Image de Été 2018
199

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ben LefranK
Ben LefranK · il y a
Cette histoire est succulente de mots gourmands et à la fois pleins de sens. Bravo!
·
Image de Gali Nette
Gali Nette · il y a
Très très beau texte.
·
Image de Cordélia
Cordélia · il y a
J'aurais aimé voir ce texte en finale. C'est mon préféré.
·
Image de Luce des prés
Luce des prés · il y a
Une histoire pleine d'émotion et d'humour. J'aime !
Je vous propose de lire mon haïku d'automne, Merci d'avance .

·
Image de Hervé Mazoyer
Hervé Mazoyer · il y a
Il y a une pointe d humour á la fin sur un sujet douloureux. La fin de vie choisir de vivre ou decider d arrêter cela devrait être un choix consenti. Bravo. Toutes mes voix. Venez lire mon texte si vous ne l avez pas encore fait. Cordialement
·
Image de MarieM
MarieM · il y a
Très jolie écriture. Très belle histoire et personnages attachants.
·
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
Très touchée, merci !
·
Image de SakimaRomane
SakimaRomane · il y a
La brioche aux pralines de la région lyonnaise est une tuerie ! Je veux bien partager :)
·
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
Oui mais il faut avoir au moins cent ans, comme Gaspard !!
·
Image de Plumareves
Plumareves · il y a
La gourmandise, expression ultime des sens... Une belle tranche de vie que cette brioche aux pralines ! :-))
·
Image de Klelia
Klelia · il y a
Très attachant ce petit monsieur. Quant à la brioche... difficile de s'en passer !
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Ah les bonnes odeurs de brioche et de viennoiseries aux alentours des boulangeries le matin...c'est un peu pour ça qu'"on" vit. Une réflexion intéressante, amusante et bien construite autour de ce thème éternel...continuer ou s'arrêter là.
·