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La boîte aux souvenirs

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Vingt-cinq ans que j’ai été remisée dans un placard, vingt-cinq ans que je n’ai pas senti la caresse d’une main.
Mon nom est Fanchette.
Ce soir, pour la première fois depuis bien longtemps, une ravissante jeune femme me tient très très serrée dans ses bras.
Je ne vais pas m’en plaindre. Bien sûr, après le drame, un étranger m’a enveloppée dans du papier de soie puis couchée dans un joli écrin. Je me suis résignée à mon triste sort persuadée qu’il n’y aurait plus jamais d’avenir pour moi.
Et miracle ! Jeanne la fille d’Agathe, ma première maîtresse, m’a découverte cet après-midi au milieu de vieux vêtements qui sentent forcément un peu le renfermé.
Au début, j’ai eu un peu peur qu’elle referme la boîte. Il faut dire que j’ai vieilli. A l’époque de sa maman, j’avais déjà une oreille un peu décollée à force d’avoir reçu tant de confidences.
J’ai essayé tant bien que mal de me redresser, ce qui n’est pas bien facile après toutes ces années en position horizontale. Puis, j’ai eu la sagesse d’exhiber mon meilleur profil.
Mais Jeanne, je le vois bien, ne s’intéresse pas à l’apparence. Elle n’a qu’une seule idée en tête. Partager mes souvenirs. Elle me l’a chuchotée dans ma bonne oreille.
« Je sais que maman a un secret. Je veux que tu me dises tout. »
Comment Jeanne a-t-elle pu deviner mon rôle de confidente ?
Alors, je ne me suis pas fait prier.

Ta maman à quatre ans m’avait reçue en cadeau à Noël. Nous sommes devenues vraiment intimes lorsqu’un événement très triste est arrivé dans ta famille.
Ton grand-père a décidé de quitter brusquement ta grand-mère pour partir avec une de leurs amies, Aline. Auparavant, ta maman a entendu une violente dispute entre ses parents. Il y était question de garde alternée, des mots qui ne lui disaient pas grand-chose. C’est alors qu’elle a commencé à me raconter tout ce qui lui passait par la tête.
Le mot garde lui faisait un peu peur. Elle imaginait un très grand monsieur habillé en rouge et noir qui marche à grandes enjambées et protège la reine d’Angleterre.
Quand il s’est agi de garde partagée, elle a semblé plus rassurée. Je savais moi qu’elle se trompait. J’étais si heureuse qu’elle se confie à moi.
Je suis devenue, sans me vanter, quelqu’un d’indispensable pour elle. Parfois, elle était très excitée surtout lorsqu’elle revenait de chez son arrière-grand-mère qui la traitait de « pauvre petite ». Elle détestait être prise en pitié.
D’autres fois, elle était aux anges comme ce dernier été où son père ne s’est jamais tant occupé d’elle. Elle avait oublié leur séparation prochaine. Moi, je me taisais.
Cela n’a pas toujours été facile pour elle mais aussi pour moi. Il m’arrivait de la récupérer en larmes. J’étais seule à connaître son chagrin. Pour ne pas attrister sa maman, elle se défoulait sur moi. J’étais heureuse de pouvoir l’aider.
Un jour, son père lui a confié un secret. Aline attendait un enfant, elle ne devait en parler à personne. Je fus donc la première avertie. Elle a oublié de tenir sa langue. Elle a tout révélé à sa maman.
J’ai eu un mal fou à l’apaiser. Elle était persuadée que tous les deux n’auraient plus jamais confiance en elle.
Il y a eu quelques éclaircies dans cette vie bousculée, comme le déménagement. Elle pouvait plus facilement inviter ses amies. A cette époque, elle m’a un peu délaissée.
Puis, il y eut le drame. Aline mit au monde une petite fille trisomique. On lui permit les premières semaines de voir sa petite sœur. Elle voulait la protéger. Elle la sentait fragile.
Puis, les événements se sont précipités. Il fallut hospitaliser Aline dans une clinique psychiatrique. Son papa, incapable d’assumer, même avec des aides, la garde de sa petite sœur la confia à un établissement pour enfants handicapés. Il sombra très vite dans l’alcool.
J’ai été la dépositaire de bien des secrets. Les mois qui suivirent furent terribles. Elle ne voyait presque plus son père. Elle était désespérée. En toute franchise, je crois que sans moi elle aurait sombré.
Il avait été convenu, après beaucoup de réticences de la part de ta grand-mère, que la petite Sophie -elle venait tout juste d’avoir 6 mois- leur rendrait visite avec son papa.
Ta maman s’y préparait depuis des semaines. Nous avions échafaudé plein de projets pour cette visite. Elle avait même tricoté une longue écharpe.
Lorsque son papa est arrivé, il était fortement alcoolisé. Il n’était pas question dans son état de le laisser s’occuper de sa fille. Ta grand-mère s’est violemment mise en colère, mais tout dialogue était impossible. Il est parti se reposer. Elle et ta maman ont pris le relais.
La nuit et le matin, j’ai entendu beaucoup de bruit suivi d’un très long silence. Je n’ai jamais revu ta maman.
Plusieurs semaines plus tard, un étranger m’a enfermée dans le placard. Il y a déposé également cette coupure de journal que j’ai eu tout le temps de déchiffrer et que je te livre.







Chartres : un bébé retrouvé mort en centre-ville
L’alerte a été donnée vers 7 heures du matin par une voisine inquiète des cris perçants en provenance de l’appartement contigu au sien. Les forces de l’ordre qui se sont rendues rapidement sur les lieux ont découvert le corps sans vie d’un nourrisson de 6 mois atteint de trisomie 21.
Le père de l’enfant récemment divorcé s’était rendu avec son bébé au domicile de son ex-femme pour y rencontrer leur fille de 7 ans confiée à la garde de sa mère.
Ni le père de famille fortement alcoolisé ni son ex-femme n’ont pu fournir la moindre explication.
La mère du bébé était absente, en traitement dans un hôpital psychiatrique depuis plusieurs mois.
Une enquête est en cours pour déterminer les causes exactes de la mort du bébé.
La piste d’une mort naturelle semble devoir être écartée.
Une autopsie sera pratiquée dans les prochains jours.
Les parents ont été placés en garde à vue. La petite fille de 7 ans a été confiée à sa grand-mère maternelle.

J’ai vu deux larmes rouler sur les joues de Jeanne.

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