La boite a fermé.

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" L'accent circonflexe est l'hirondelle de l'écriture." Jules Renard  [+]

Depuis le matin, la lettre est posée sur la table de la cuisine. Josiane ne l'a pas encore ouverte. Ce n'est pas nécessaire, elle sait d'avance ce qu'elle contient.
Josiane a compris toute seule, depuis plusieurs jours, ce que son mari n'arrive pas lui dire.
Quand il rentre le soir, le dos voûté, le regard fuyant et qu'il s'affale sur le canapé du salon, elle ne le questionne plus. Elle connait l'issue. Elle s'y résignée, la peur au ventre. Que vont-ils devenir ?
Au début, comme les autres femmes, elle l'a soutenu, son Georges.
Elle a voulu être forte, courageuse pour lui. Elle a continué de sourire, elle n'a rien dit chaque fois qu'il s'est injustement emporté contre les enfants ; elle les a consolés, Elle ne s'est pas plaint quand ils ont annulé les vacances au camping de l'été prochain, pas assez d'argent pour payer la réservation, le crédit de la maison coûte déjà bien cher.
Les jours de grève ont fait un gros trou dans leurs économies, malgré l'aide, insuffisante, du fonds de solidarité de l'entreprise. Mais il fallait bien se battre quand même ! On n'allait pas l'accepter sans rien dire, cette délocalisation de l'entreprise à l'étranger !
Sans lui dire, elle a limité le budget de la famille. Ils ne mangeront plus de viande qu'une fois par semaine, Elle a recousu comme elle a pu l'accroc dans le manteau de leur plus jeune fils qui s'est battu à l'école. Quant à la fille aînée, Josiane ne sait pas encore comment lui annoncer que les frais d'inscription à l'école d'infirmières coûtent trop cher.
Josiane a appris comment réparer un collant filé avec une touche de vernis à ongles, elle découpe les bons de réductions dans les journaux. Elle a changé de coiffure ; les cheveux mi-longs, c'est joli aussi, même si, depuis les événements à l'usine, Georges ne la regarde plus beaucoup.
Elle a peint des slogans et des revendications sur les vieux draps de sa grand-mère, Elle a battu le pavé sous le crachin glacial, pour faire nombre avec les autres femmes dans les manifestations.
Ça n'a pas suffi. L'entreprise fermera ses portes à la fin du mois, elle réouvrira en Pologne. Josiane ne sait même pas où ça se trouve, la Pologne, sur une carte du monde.
Josiane est dans sa cuisine et devant sa gazinière, elle sait qu'en décachetant cette lettre de licenciement, c'est la misère qui sortira de l'enveloppe et entrera dans sa maison. Pour longtemps. Elle l'entend déjà à travers le papier :
« Tu vas devoir te serrer la ceinture, ma vieille, parce que ton Georges, il est bien trop vieux pour retrouver du travail... 58 ans, tu penses ! »
« Il va falloir le dire aux enfants. »
« Il faudra prendre un rendez-vous à la banque »
« L'accompagner à Pôle Emploi ou pas ? »
« Mettre une annonce à la boulangerie pour quelques heures de ménage ? »
« Et comment va-t-il réagir, son homme ? Le docteur Morel semblait un peu inquiet à la dernière visite. »
Perdue dans toutes ses pensées, Josiane se retourne pour égoutter les pâtes dans l'évier. Georges est là. Elle ne l'a pas entendu rentrer, Depuis les événements, il ne claironne plus «Je suis là ! » sur un ton joyeux dès la porte d'entrée.
Son homme est là, debout près de la table de la cuisine ; Les bras ballants, la joue humide. Il a vu la lettre. Il ne l'a pas ouverte. Ce n'est pas nécessaire.
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Joëlle Brethes · il y a
Un drame joliment raconté... Je suis heureuse que votre passage "chez moi" m'ait permis, en retour, de vous découvrir.
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christine A · il y a
Merci, à bientôt alors!
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Antoine Finck · il y a
On partage très bien le désarroi de la femme et la détresse de l'homme. C'est épouvantable ces situations. Bravo pour l'écriture !
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christine A · il y a
Merci Antoine !
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Roll Sisyphus · il y a
Quand c'est pas la Pologne, c'est dans des ailleurs de plus en plus lointains ou avec des robots qui ne font pas de cadeaux.
Mais au final rien ne sert de produire si l'on ne peut consommer à point.
On ne peut ignorer. Si ce n'est pas aujourd'hui ce sera peut être demain, si ce n'est pas nous ce sera nos parents, nos enfants, nos proches.
Les larmes de ce texte ne peuvent qu'être partagées.

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christine A · il y a
Merci pour votre lecture et votre commentaire !
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Ombrage lafanelle · il y a
J'ai bien aimé votre texte, il est court et sobre. Peut-être aurait-il mérité davantage de profondeur? Et des dialogues intérieurs un peu moins compacts. L'idée générale est intéressante, on ressent le désarroi des personnages. Je trouve que vous avez une belle façon d'écrire, les phrases sont bien tournées et pas trop lourdes
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christine A · il y a
Merci Ombrage pour ce commentaire constructif, ce sont bien des remarques comme les vôtres que j attends. Justement les discours intérieurs des personnages m avaient posé souci l écriture, je ne suis donc pas surprise de votre remarque, mais pour l instant encore démunie pour les améliorer...je laisse "poser" et j y reviendrai...encore merci et à bientôt
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Gilles Pascual · il y a
Un drame social décrit via les victimes humaines, c'est très bien écrit, bravo !
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christine A · il y a
merci beaucoup!
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Carl Pax · il y a
Pourquoi avez vous supprimé mon commentaire plus bas ? Il était bienveillant pourtant... bon je supprime les autres alors. Il m'avait semblé que vous demandiez un avis... bonne continuation
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christine A · il y a
Pardon! Je ne m en étais pas rendue compte mais je me suis trompée ! J avais commencé ma réponse en me trompant de destinataire ! Alors, j ai recommencé, mais je ne voulais vraiment pas supprimer votre commentaire que j ai beaucoup apprécié et Je vous en remercie! (Pas très douée en informatique.......)
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Carl Pax · il y a
Ah d'accord ! pas de souci :)
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Long John Loodmer · il y a
Tristement banal. Le travailleur n'est bon qu'à jeter

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