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La boîte

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Isabelle Lambin

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Finaliste
Sélection Public

« Un peu d’air, s’il vous plait, m’sieurs, dames, à vot’ bon cœur. » Je soupire. C’est incroyable, ils sont de plus en plus nombreux. Je tapote la jauge de ma bouteille d’oxygène que je porte sur le devant depuis qu’un voleur m’a fait la bouteille le mois dernier – il y a longtemps que les pickpockets ne font plus les poches. « Et toi mon gars, tu me filerais pas une ou deux bouffées ? Allez quoi, c’est pas grand-chose. » me demande le type d’une voix rocailleuse. Il a quel âge ? Vingt-cinq, peut-être trente ans, mais la rue sans oxygène vieillit un homme prématurément, il en paraît cinquante. Je fixe à nouveau la jauge de ma bonbonne. Je ne suis plus loin du rouge et il n’est pas encore huit heures. L’homme est pris d’une grosse quinte de toux. Il se saisit d’un vieux mouchoir et l’approche de sa bouche. Le tissu se constelle de gouttelettes de sang. J’en profite pour m’échapper. Bientôt peut-être, c’est moi qui serai assis au coin d’une rue à mendier un peu d’air pur.

Je suis arrivé devant le bâtiment. La boîte écrit en grandes lettres rouges clignote en grésillant. Pas de poignée. Je pousse de l’épaule la porte qui s’ouvre en grinçant. À l’intérieur il fait sombre, la lumière lourde et grise a du mal à filtrer à travers les carreaux crasseux. Au fond de la pièce, je finis par distinguer un type assis derrière un bureau. Une grande balafre lui barre la joue gauche.
— Bonjour, je suis Diogo. C’est Néméris qui m’envoie. Il m’a dit que vous auriez probablement du travail à me proposer contre quelques litres d’oxygène.
— Néméris t’a dit ça.
L’homme me fixe un moment avant de soupirer longuement. De la buée se dépose sur son masque puis s’évapore lentement.
— T’es du genre discret ?
— Une tombe.
— Néméris t’a mis au parfum ?
— Pas vraiment, mais j’ai cru comprendre que vous ne faisiez pas trop dans la légalité.
— Oh tu sais, le bien, le mal, tout dépend de quel côté de la ligne on se place.
— C’est quoi le taf ?
— Éren va te montrer.
Un type sort de l’ombre. Il me fait un signe du menton m’engageant à le suivre. Je lui emboîte le pas. Nous sommes à nouveau dans la rue. L’homme avance, le regard fixé droit devant. Je ne me sens pas très à l’aise à ses côtés. « On va où ? » Éren continue à marcher comme s’il ne m’avait pas entendu. La tête commence à me tourner et je peine à respirer normalement. Un coup d’œil rapide à ma bonbonne me confirme ce que je craignais : plus d’oxygène. Je me retiens à un mur et suffoque. On me tire par le bras et m’entraîne jusqu’à une borne de ravitaillement en oxygène. « C’est pas la peine, j’ai plus de crédit. » Pourtant, quelques instants plus tard, je peux prendre une grande bouffée d’oxygène. Le vertige s’atténue. Je lève les yeux vers Éren. Celui-ci vient de remplir ma bonbonne de quelques litres. « Merci. » Mon compagnon opine du chef. Nous nous remettons en route. Éren m’entraîne dans le secteur 8. C’est une zone malfamée où personne ne s’aventure. Soudain, il pose la main sur mon avant-bras, m’inclinant à m’arrêter. Il me montre un gamin. Éren s’élance d’un pas souple et rapide. Il sort de sa poche une seringue, en libère l’aiguille, saisit le zonard à la gorge, plaque la main sur sa bouche et pique le marginal dans la nuque. L’instant d’après le pauvre gosse est sur l’épaule d’Éren.

De retour, le balafré m’interroge :
— T’as vu ce que tu avais à faire ?
— Oui.
— Bon, tu vois, c’est pas sorcier.
— Vous en avez fait quoi du gamin ?
— Moins t’en sauras, mieux ce sera.
— Mais je risque pas d’attirer l’attention à trimbaler une personne inconsciente sur l’épaule ?
— Pourquoi, quelqu’un vous a dit quelque chose ?
— Non.
— Tu vois mon gars, ce qui est bien à notre époque, c’est que les gens s’occupent uniquement de leurs oignons. Apparemment, t’es dans le rouge.
— Le rouge ? Ah, vous parlez de mon oxygène. Oui, Éren m’a dépanné.
— Il n’est pas très loquace, mais c’est un bon gars. Alors le job t’intéresse ?
Ai-je le luxe de refuser ?
— Oui, ça me va.
— Parfait. On va récupérer tes données biométriques pour que tu puisses t’approvisionner aux bornes et on se revoit demain.
Je suis en train de m’éloigner lorsque le balafré me lance :
— J’oubliais, j’ai un petit cadeau pour toi.
Mon nouveau patron me tend une bouteille d’oxygène.
— Elle est en pur latrèce. C’est mille fois plus léger que les bonbonnes en alu et ultra résistant. Te rends-tu compte qu’une telle bouteille peut contenir 15 000 litres d’oxygène ? Pas mal, hein ?
— Oui, c’est incroyable. J’en avais déjà entendu parler, mais je ne pensais pas pouvoir en posséder une un jour.
— C’est chose faite !

Les semaines passent et finissent par se ressembler. Les premiers jours Éren m’accompagne et me conseille dans le choix de mes proies, la façon de m’en saisir et de les transporter. Puis je suis livré à moi-même. Au final, si on ne se pose pas trop de questions, c’est de l’oxygène rapidement gagné. Une prise par jour et je repars avec un crédit en oxygène largement suffisant pour alimenter une dizaine de personnes pendant une semaine. La vie me sourit. Je peux enfin penser à autre chose qu’à ma survie et m’amuser un peu. Je décide un soir d’aller me détendre au Troxy. Le club est très sélect. Pour cinquante mille litres d’oxygène, femmes androïdes dernière génération, protoxyde d’azote et pilules à haute qualité nutritive sont à volonté durant deux heures de plaisir. Je suis confortablement installé dans un large canapé, entouré de trois ravissants androïdes. C’est surprenant comme ces machines ressemblent à de véritables femmes. Soudain une conversation derrière moi attire mon attention : « Ne t’inquiète pas. J’ai la solution. C’est mon cardiologue qui m’en a parlé. Ils sont rapides et efficaces. Trois jours plus tard, j’étais greffé. Ton mari, on va le sortir de ce mauvais pas. Bientôt, il aura un foie tout neuf, tu verras. »

Mes compagnes d’un soir tentent de me retenir, mais je ne peux plus rester. Il faut que je sorte, que je m’éloigne de ces gens et de leur conversation. Les choses m’apparaissent de façon trop claire. J’ai besoin d’en avoir le cœur net. Je contacte Éren et lui laisse un message : « Faut qu’on se voie, c’est urgent. » Une heure plus tard, nous sommes accoudés à un bar à mescaline.
— Et pour vous, ce sera quoi ? Balade en forêt ? Palmiers et coquillages ? Soirée coquine ? Saut en parachute ?
— Rien, merci.
— T’es assis, tu consommes.
— Je jette un œil à Éren.
— Mettez-moi la même chose que monsieur.
— Bon choix.
Le barman insère un tuyau sur ma bouteille lorsqu’une jolie blonde entre dans le bar. Je l’observe, elle me fixe en s’approchant de moi.
— Je me suis toujours demandé s’il était vrai que les infirmières ne portent rien sous leur blouse.
— Tu veux vérifier mon lapin ?
Sur ces mots, la jeune femme ouvre sa tenue. Je suis horrifié par ce que je découvre. Son corps est fendu en deux dans le sens de la longueur et tous les organes sont absents. La femme se jette sur moi en me tailladant à coups de scalpel.
— Donne-moi ton cœur chéri ! Donne-moi tes reins et tes jolis yeux ! Allez, sois pas timide, donne-moi tout !
Je hurle. Une tape vigoureuse sur l’épaule me ramène à la réalité.
— Alors, se marre Éren, le voyage t’a plu ?
— C’est quoi ce délire ?
— Ça c’est Cauchemars. La réalité paraît toujours plus douce lorsqu’on en revient, pas vrai ?
Je soupire.
— Tu sais ce qu’ils font à La boite des gens qu’on leur apporte ?
— Pourquoi tu t’embêtes avec ça ?
— Dis-moi.
— Trafic d’organes. C’est pour ça qu’il faut les choisir jeunes, avant que leurs corps soient trop endommagés. Le seul problème c’est les poumons : irrécupérables sauf chez les enfants.
Je blêmis.
— Tu vas devoir faire un choix Diogo. Ou tu continues de bosser pour La boîte ou tes organes serviront bientôt à quelqu’un d’autre. Ça serait con, tu trouves pas ?
Je déglutis en hochant la tête.
— T’inquiète, j’ai pas l’intention de faire de vagues. Qui se soucie de la disparition de pauvres miséreux ? Pas moi. À demain.
Je sors. Il fait noir. La tête me tourne. J’ai juste le temps d’enlever mon masque à oxygène avant de vomir.

PRIX

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Eric diokel Ngom · il y a
Un plaisir et une chance de découvrir ta page .j'ai bcp aime.. un texte original et bien structuré.. merci de consulter l mien pour me donner un avis et voter si sa vous tente.. cordialement !!
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M. Iraje · il y a
Percutant ! Et j'étais passé à côté de la boîte sans m'arrêter ...
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cendrine borragini-durant · il y a
Je viens de me prendre un crochet dans l'estomac! Puissant!
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Cendrine :o)
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Gaelle Ghanem · il y a
Bravo Isabelle, j'adore votre style! Très beau, vous avez ma voix!
Je vous invite à découvrir mon oeuvre: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/noir-cest-noir-il-me-reste-lespoir

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Marie Francois · il y a
Je découvre votre texte un peu tard, dommage... C'est très bien écrit et très original... À en couper le souffle ! 😉 Bravo ! J'aime beaucoup.
Si vous avez 5 minutes, je vous invite à aller lire (et soutenir si vous l'aimez 😉) le texte d'une amie, en finale pour le prix 15-19 : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ma-nouvelle-vie
Merci et encore bravo !

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Yanis Auteur · il y a
Bonjour
J'ai liké
Félicitation pour vous et votre texte
Je vous invite aussi à voter mon histoire pour le concours 11/14 ans
Voici le lien
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/lhomme-10

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Nikit Afrika · il y a
Très très original 👏👏👏
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Bruno Chamard · il y a
Parfait, pour un gars qui se fait des apnées du sommeil de compétition !...
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Isa. C · il y a
Flippant comme j'aime ❤
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Isabelle Lambin · il y a
Merci Isa :o)
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B Marcheur · il y a
Un texte à vous couper le souffle, en quelque sorte.
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Isabelle Lambin · il y a
Merci B Marcheur :o)

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