La boîte

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Je fais court car je n'aime pas trop me dévoiler. Je préfère que mes textes parlent pour moi  [+]

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Il y a vingt ans, Zaïna Gushijos Patrón, une espagnole au cœur chaud, épousait Baruk Jakobsen, un norvégien au sang-froid et, par amour pour lui, quittait le soleil d’Espagne pour le suivre au pied des glaciers de Norvège.

Leur rencontre eut lieu lors d’un été torride, près de Grenade en Andalousie. Baruk y passait quelques jours de vacances. Passionné d’architecture, il avait toujours rêvé de voir les palais mauresques millénaires. Mais c’est en visitant un village troglodyte niché au pied des montagnes de la Sierra Nevada qu’il eut le coup de foudre pour la belle Zaïna.

La phase séduction n’avait été qu’une formalité pour Baruk. Grand gaillard costaud et prêt à tout pour parvenir à ses fins, rien ne lui résistait. Surtout pas une petite brune andalouse au charme fou mais manquant singulièrement de confiance en elle.

Si au début, tout était rose bonbon, il ne fallut pas longtemps pour passer au gris de l’indifférence puis, de plus en plus fréquemment, au rouge cramoisi de la colère entremêlé de quelques touches de vert espérance.

Comme une sorte de long combat de boxe oral, il y eut un nombre incalculable de rounds entrecoupés de quelques pauses salutaires, aucun des adversaires ne voulant jeter l’éponge.

Dans le coin gauche, short vert kaki à la ceinture dorée, le boxeur poids super-lourd, Baruk Jakobsen, quarante-six ans au compteur et 133 kg à la pesée. Ding ! Ding !

Il faut savoir que Baruk Jakobsen est un homme coléreux, difficile à vivre et avec une fâcheuse tendance à essayer de dominer les autres. Il n’aime rien tant que dramatiser les situations et en abuser. Avec lui, le moindre problème devient aussitôt un drame et bien entendu, il n’est jamais responsable. C’est un contestataire né, il aime être en opposition. Il est subjectif, possessif et a une capacité à toujours tout ramener à lui. Il possède une très grande confiance en lui, presque insolente et a tendance à dire « non » si on lui demande une faveur. Et bien sûr, il ne supporte pas l'échec. Baruuuuuuk Jakobsen ! Applaudissez-le bien fort !

Dans le coin droit, short blanc et turquoise, la boxeuse poids moyen, Zaïna Gushijos Patrón, quarante-deux ans au compteur et presque 66 kg à la pesée. Ding ! Ding !

Coquette et charmeuse, Zaïna est très sociable. Sérieuse et souriante, Zaïna est aussi une petite maligne qui sait obtenir ce qu'elle veut sans pour autant l'exiger frontalement. Il semblerait que les gens se laissent volontiers ensorceler par la belle Zaïna... Alors pourquoi s'en priverait-elle ? Attention car Zaïna a un point faible : quand elle tombe amoureuse, elle baisse alors sa garde. Légère tendance à la susceptibilité aussi... Zaïïïïïïna Gushijos Patrón ! Encouragez-la, Mesdames, Messieurs !

Mais après deux décennies de critiques, de reproches en tous genres, justifiés ou non du fait de la mauvaise humeur quasi permanente de Baruk le ténébreux, Zaïna a en assez. Elle a beau se montrer gentille, attentionnée, adopter un ton léger et essayer de calmer les bouderies de son « dramaking » norvégien par des petits mots d’humour, il persiste à passer du rire à la grimace pour un oui ou pour un non. Zaïna qui a une vision plus large de la vie essaie toujours à mettre les choses en perspective. Pour faire face aux chagrins de son existence, elle a trouvé ce moyen pour garder sa santé mentale.

Prendre du recul, essayer de voir les problèmes d’en haut, plus haut, encore plus haut. Un peu comme quand on observe la Terre depuis l’espace. Tout paraît si petit, si insignifiant. Les problèmes les plus graves n’ont plus aucune importance vus de là-haut. Zaïna apprécie beaucoup la philosophie de ce proverbe tibétain : “Si un problème a une solution, il ne sert à rien de s'inquiéter. Mais s'il n'en a pas, alors s'inquiéter ne change rien.”

Elle sait d’expérience que la vie est courte et a choisi de ne pas gâcher ce précieux temps à s’en faire pour des soucis domestiques. Elle se dit qu’il vaut mieux consacrer son temps à faire des choses qu’on aime plutôt que de se soucier de petits détails sans importance.

Ce n’est bien sûr pas l’avis de Baruk qui a, semble-t-il, une réserve inépuisable de colère en lui.

Zaïna est à bout. Sa patience a atteint ses limites et elle qui, d’ordinaire, est plutôt passive, se décide à agir. Longtemps, elle a cru qu’être seule était la pire des choses et pour garder Baruk, elle a fait mille sacrifices, mille concessions mais ce jour-là, elle n’en peut plus. Elle a beaucoup réfléchi et elle s’est rendu compte que dans les moments où Baruk la laissait seule, elle pouvait se retrouver. Redevenir la Zaïna d’avant, celle qui était heureuse et insouciante. Alors pourquoi pas ? Il n’y a pas de raison qu’elle ne s’en sorte pas. Et puis, elle a Nils et Knut, ses deux grands chiens qu’elle adore.

Bien sûr qu’elle a pensé à simplement quitter Baruk mais il est si jaloux, si possessif qu’il ne manquerait pas de faire de sa vie un enfer et finirait encore par la faire culpabiliser, comme il sait si bien le faire. Ce n’est pas une supposition. Zaïna le sait : Baruk lui-même l’a prévenue il y a longtemps déjà. Mais à cette époque, Zaïna trouvait cela follement romantique.

Ce soir de décembre, l’air est particulièrement glacial. La température doit bien être de -15° avec ce vent d’Arctique qui souffle sur le fjord de Lyngen. Une aurore boréale d’un vert électrique spectaculaire danse dans le ciel d’hiver. Quel meilleur prétexte pour attirer Baruk dehors, au bord du bras de mer qui longe leur maison, l’assommer avec la pelle à neige et le pousser dans l’eau sombre.

Zaïna a fait des recherches sur la mort par hypothermie. Elle sait qu’étant un homme costaud habitué au froid et muni d’une couche de graisse protectrice due à son surpoids, Baruk devrait résister assez bien aux températures négatives. Mais elle sait aussi que la température du corps chute plus rapidement dans l'eau qu'à l'air libre. Jusqu’à trente fois plus vite. Et si la personne a subi un traumatisme crânien, la température du corps va également descendre beaucoup plus vite. Elle se dit qu’elle a donc une petite chance d’y arriver, même s’il ne faut pas qu’elle rate son coup car s’il s’en sort, Baruk ne lui pardonnerait jamais.

Zaïna sort sur le pas de la porte et avant d’appeler Baruk à l’extérieur et de mettre son plan à exécution, elle vérifie que tout est en place. Le thermomètre indique -10° seulement mais avec le vent, le ressenti est largement de -15°. La pelle à neige est posée contre le mur de la maison de pierre, près de l’entrée, à portée de main. Elle a laissé son téléphone portable en haut dans la chambre, déchargé bien sûr pour être certaine de ne pas pouvoir appeler les secours. La voiture de leur plus proche voisin, Olav n’est pas devant sa maison. Il est donc absent. Sans doute en visite chez sa fille, à Skibotn comme tous les mercredis. Toutes les conditions sont donc réunies pour que tout se passe au mieux. Elle se lance.

-Baruk, viens voir ! Le ciel est magnifique ce soir, s’exclame Zaïna.
-J’arrive, répond-t-il depuis l’intérieur. Mais avant, j’ai une petite surprise pour toi.
-C’est quoi ? ne peut s’empêcher de demander Zaïna la curieuse.
-Regarde dans la boîte qui est sur la table. Cela devrait beaucoup te plaire.

Zaïna entre dans la maison et s’approche de la boîte en carton posée sur la table de la cuisine. Elle l’ouvre délicatement et ce qu’elle découvre à l’intérieur la laisse sans voix. Elle attendait ce moment depuis si longtemps. Un petit chaton noir d’à peine deux mois dort, roulé en boule sur une couverture en laine. Il a l’air si paisible. Zaïna est immédiatement sous le charme.

-Tu voulais un chat depuis des années, non ? La chatte d’un de mes collègues de boulot a eu une portée. J’ai pensé que cela te ferait plaisir. Je t’aime, mon cœur.

Et voilà, Baruk vient de remporter ce combat par K.O. Le match de boxe va pouvoir se poursuivre encore un temps. Après tout, on n’est pas bien, là, en famille à admirer ces superbes arcs lumineux verts. Comme autant de touches d’espoir dans la nuit noire.
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