LA BALLERINE

il y a
2 min
24
lectures
5

Psychomotricien à la retraite, je consacre davantage de temps à l'écriture. En 2004, j'ai écrit un ouvrage traitant de mon travail clinique, publié chez Vernazobres-Grego, et ai eu le plaisi  [+]



La vieille dame voûtée, amaigrie, vêtue d'un chemisier blanc à rayures noires d'où font saillie les os de ses épaules, semble prostrée dans son fauteuil roulant. Ses longues mains décharnées surplombant ses cuisses pendent des accoudoirs. Son visage émacié, ses joues creusées
par les années et la souffrance, et son long nez busqué lui dessinent un profil d'aigle. Ses yeux clairs regardent dans le vide. De gros écouteurs posés sur ses oreilles encadrent des cheveux blancs coupés au carré. L'homme agenouillé à ses côtés lui présente un téléphone relié au casque d'écoute,
qui commence à diffuser de la musique. Une lueur d'intérêt semble jaillir du regard de la dame qui, par quelques mouvements répétés de sa main droite, paume dirigée vers le haut demande à monter le son. Elle écoute avec attention quelques notes du « Lac des Cygnes » de Tchaïkovski,
accompagne la musique de sa main une poignée de secondes en esquissant par un long mouvement
de pronosupination, un huit horizontal, symbole mathématique de l'infini, pouvant faire penser à la
douceur des vagues mourant sur le rivage, puis sa main retombe pour rejoindre sa jumelle ; son regard se voile, sa tête dodeline de gauche à droite, comme si ce qu'elle écoutait lui paraissait trop difficile à vivre, comme si cela n'en valait pas la peine, à quoi bon remonter dans le passé...

L'homme lui prend alors délicatement sa main gauche et la porte avec déférence à ses lèvres pour un baiser d'encouragement... et le miracle se produit, et la magie opère ! : la main droite de l'ex-ballerine se met à vivre au rythme de la mélodie, puis la main gauche la rejoint et les deux, de concert, d'abord timidement, amorcent ce qui ressemble aux battements d'ailes hésitants d'un oisillon, puis avec plus d'assurance, miment le cygne prenant son envol. Les bras, telles les ailes déployées de cet oiseau des lacs, des étangs et des marais ondulent au gré du vent qui porte l'animal, évoquant subrepticement son cousin l'albatros, majestueux dans son vol, planant au-dessus des
mers. Les doigts, d'abord tremblotants se font plus précis dans leur gestuelle, le tronc de la danseuse se redresse, le regard porte loin, le port de tête devient altier. Ce ne sont alors qu'une suite d'arabesques, d'enchaînements, de voltes, de pirouettes, de jetés, que la dame, sur ses pointes, mais
clouée sur son fauteuil, enchaîne. La voilà revenue cinquante ans en arrière, sur la scène du Metropolitan Opera de New York. La danseuse se fait aussi cheffe d''orchestre, sa main, légère, gracieuse, élégante, semble guider les musiciens à la manière de Karajan dirigeant « La Marche de Radetzky ». Au cours du ballet, la chorégraphie l'exigeant, son buste, brutalement, se projette en avant, bras déjetés en
arrière, paumes retournées vers le ciel, à la manière d'une sprinteuse effectuant « le cassé du renard » sur la ligne d'arrivée, ou bien encore, dans un mouvement de protection, ses bras en croix, cachent son visage, puis s'écartent comme voulant repousser un éventuel agresseur, éconduire un soupirant ou refuser l'emprise de ses propres sens.
À la fin de sa prestation, la ballerine se fige dans une posture de flexion du tronc, la tête baissée, les bras tendus dirigés vers le sol, les mains posées l'une sur l'autre, reproduisant ainsi partiellement le final où la danseuse étoile - au fait de sa gloire - au sol, se couche sur l'une de ses jambes allongée, tandis que l'autre est repliée sous elle.

La représentation est terminée. La vieille dame, visiblement très émue, ne peut retenir quelques larmes qui embuent ses yeux, échange deux ou trois paroles avec son interlocuteur qui la console et la complimente en lui prenant à nouveau la main. Elle lui tapote alors la joue en signe de remerciement et lui réclame ses « pointes », tout en joignant le geste à la parole : elle reproduit le mouvement saccadé de ses pieds sur la scène, chaussés de ses chaussons de danse, avec ses deux mains accolées.
5

Un petit mot pour l'auteur ? 7 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Il a suffi d’une musique pour que tout se mette à vibrer,
Je suis subjuguée.

Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Merci Ginette, je me suis basé sur une vidéo You Tube pour écrire cette nouvelle, dont la référence est passée à la trappe avec la cyberattaque, mais que l'on peut peut-être retrouver ; il s'agit d'une ex danseuse étoile Espagnole qui s'était produite à New York, à présent dans un institut pour personnes âgées.
Image de Blackmamba Delabas
Blackmamba Delabas · il y a
J'aime bien ce rapport au passé, avec cette dame grabataire qui semble revivre l'espace de quelques instants...
Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Il est vrai que cette dame sort de sa torpeur à l'écoute de la musique. Merci à vous.
Image de Jean-Yves Duchemin
Jean-Yves Duchemin · il y a
"À la fin de sa prestation, la ballerine se fige dans une posture de flexion du tronc, la tête baissée, les bras tendus dirigés vers le sol, les mains posées l'une sur l'autre, reproduisant ainsi partiellement le final où la danseuse étoile - au fait de sa gloire - au sol, se couche sur l'une de ses jambes allongée, tandis que l'autre est repliée sous elle."
Les chevaux de cirque font ça très bien.
Très émouvant, ce texte, merci :)

Image de Joël Riou
Joël Riou · il y a
Entre un cheval et un cygne, quel est l'animal le plus gracieux ? Quant à la vieille dame, elle a fait ce qu'elle a pu, étant donné sa situation. En parallèle de sa scénographie, la vidéo la montrait jeune en train d'accomplir sa chorégraphie. En équitation, il est probable que les cavaliers se soient inspirés de la danse classique pour faire effectuer des figures particulières aux animaux.
Image de Jean-Yves Duchemin
Jean-Yves Duchemin · il y a
"Entre un cheval et un cygne, quel est l'animal le plus gracieux ?"
Il n'y a pas de vilain petit canard chez les chevaux :)

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Face-de-Rat

Cléo Breheret

« Ce matin, Camille a téléchargé l’appli... ». Face de Rat n’a pas le temps de compléter sa phrase. Sans domicile fixe, il lui arrive de noircir des feuillets pour satisfaire son ... [+]