La baie des anges

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À chacun de mes pas, les galets lisses, mais fourbes, s'enfoncent douloureusement dans ma voûte plantaire. Le soleil faiblard émet ses derniers rayons. Je choisis de m'installer là où j'avais l'habitude de venir avant tout ça. À une dizaine de mètres de la mer, je pose donc mes affaires et me déshabille rapidement, sans réfléchir. Pour cette étape cruciale, j'ai décidé qu'éteindre mon cerveau et aller le plus vite possible serait la meilleure manière de procéder.

Je scanne les abords : mes plus proches voisins sont deux adolescents boutonneux plongés dans leurs écrans de portable, et une septuagénaire cramoisie allongée sur son paréo. Déjà à moitié dans l'eau, une maman d'approximativement mon âge accompagne ses deux jeunes enfants, qui s'agitent autour d'un ballon. Il y a peu de gens comme je l'avais savamment calculé. La rentrée scolaire s'est déroulée il y a deux jours, il est bientôt 18h, les plages commencent à être délaissées.

Ils ont beau ne pas être nombreux, ces inconnus sont les premiers à qui je donne à voir mon corps depuis l'opération. Un corps à peine recouvert de deux pièces de tissu, proche de ce que le miroir me reflète tous les jours, dans l'intimité. Me montrer petit à petit au monde peut m'aider, j'en suis sûre, à accepter ma nouvelle silhouette. Même si ça me coûte, j'ai besoin d'ouvrir mon combat à de nouveaux soldats. Si certains se rallient à cette enveloppe inhabituelle, la victoire me parait atteignable ; elle sera peut-être même triomphante.

Je me dirige vers le large. Je fais pour l'instant une conquérante plutôt paranoïaque : j'ai l'impression que tout le monde me fixe, que tous les yeux sont rivés sur moi. Ou plus précisément, sur « ça ». Un rapide coup d’œil aux alentours me rassure. Les rares personnes présentes sur le bord de mer sont occupées à leur petites affaires et ne me regardent pas, je continue donc sur ma lancée. La mer vient me lécher les orteils ; elle me paraît glacée. Cela fait 9 semaines que je ne me suis pas baignée, mais ma résistance au froid n'a pas changé. Je vais mettre une bonne dizaine de minutes à entrer totalement dans l'eau. J'admire ceux qui ne se posent pas de questions, les fonceurs qui s'y engagent sans qu'un seul frisson ne trouble le rythme de leur avancée. C'est là qu'on voit la différence entre les niçois d'adoption, et les natifs de la région...

J'en suis à mi-cuisse quand un galet mal positionné me fait trébucher. La seconde d'après, je suis trempée. La fraicheur de l'eau revigore immédiatement mon corps, que je sens vivant, réactif. Immergée, je suis invisible, ce qui pour l'instant me convient parfaitement. Quelques brasses sont nécessaires pour m'éloigner des cris des deux enfants, surexcités par ce qui doit être un de leur dernier bain de l'été.

Je ferme alors les yeux et m'allonge : la mer devient mon matelas. Une alliée supplémentaire qu'il me tardait de retrouver. Les oreilles bouchées, je m'isole encore un peu plus de mon environnement. Bientôt, il n'y a plus que moi et cette immensité marine, qui me fait flotter, me soutient, ne me demande aucun effort. L'eau salée glisse sur les aspérités de ma cicatrice. Je ne regrette pas mon choix de maillot de bain : je n'en ai pas changé, tout simplement. On m'avait pourtant présenté un bikini adapté avec un faux sein, qui viendrait remplacer celui qui n'est plus. J'ai acté que cela ne me ressemblait pas. Tout comme la reconstruction mammaire post-opératoire, que j'ai refusée. Pour l'heure, la sensation de la prothèse contre ma peau m'aurait, me semble-t-il, un peu coupée des éléments. Je tiens à ressentir tout ce que je peux. La chair de poule. Le clapotis des vagues. Le filet de lumière derrière mes paupières. Je me mettrais nue si c'était possible. L'espace d'un instant, j'ai l'impression que tous les esprits de la Baie des Anges se sont rassemblés autour de moi, et me protègent. L'espace d'un instant, il ne peut plus rien m'arriver.

Un ballon gonflable mal réceptionné m’atterrit pourtant dessus, et me sort de ma divagation. Ironie, la forme ronde rebondit sur feu, mon sein. Je me relève hâtivement et aperçois la mère de toute à l'heure, qui nage dans ma direction.
— Ils ne font pas attention !, s'excuse-t-elle en haletant. Florian, Marion, dites pardon.
Les deux petits s'exécutent.

Ok. On m'a repérée. C'est donc avec eux. Ça va être le moment.

La maman engage la conversation :
— Elle est encore bonne pour un 6 septembre, vous ne trouvez pas ?
J’acquiesce en souriant, c'est vrai que c'est agréable, puis elle s'adresse de nouveau à ses enfants :
— Enfin, je dis ça mais il va peut-être falloir songer à rentrer, vous commencez à être fripés ! Allez, on s'en va !
Je décide de sortir de l'eau en même temps qu'eux.

L'heure est arrivée. Il est temps de former les troupes. Je prie pour que ces premiers soldats soient dans mon camp. Nous marchons tous côte à côte vers le bord. Petit à petit, le niveau de l'eau découvre mes épaules... puis mon torse.

Les enfants ouvrent le feu : les yeux du garçon tombent sur mon absence de sein, un sourcil interrogateur se lève sur son visage. Il chuchote quelque chose à sa sœur, qui à son tour m'observe un temps, incrédule, puis se tourne vers sa maman.
— Pourquoi la dame elle a qu'un lolo ?, la questionne-t-elle, perplexe, en me montrant du doigt.
Montrer du doigt. On excuse tout aux enfants, mais c'est un mini coup de poignard quand même. Malgré la fraicheur de l'air sur ma peau mouillée, je me sens rougir.

La mère comprend vite, et avec une grande pudeur, ne s'attarde que quelques dixièmes de secondes sur mon côté droit, là où c'est plat.
— Je suis vraiment désolée..., s'excuse-t-elle à nouveau.
Je lui réponds que ce n'est pas grave, puis explique à la petite que j'ai été malade, et qu'on a dû m'enlever un sein pour éviter d'être plus malade encore.
— Mais ça repousse pas ?, me demande-t-elle alors. Éclat de rire des adultes.
J'explique :
— Non, ça ne repousse pas, malheureusement. Si on veut, on peut mettre un faux lolo, mais moi j'ai décidé de rester comme ça.
Et la mère renchérit :
— Il y a plein de corps différents, des grands, des petits, des maigres, des gros, des corps avec un lolo ou deux lolos, ou pas de lolos du tout... Il y a plein de corps qui racontent des histoires. Mais vous ne devez ne retenir qu'une chose les enfants, c'est qu'ils sont tous magnifiques.
À peine sortis de l'eau, les deux petits courent vers leur goûter. Avant de les rejoindre, leur mère profite du tête-à-tête pour conclure notre échange :
— Vous êtes une femme très belle et très forte, Madame.

Dans ma tête, je la nomme Général sans attendre.
Aujourd'hui, j'ai remporté une nouvelle bataille.
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