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FINALISTE
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L’impact des gouttes sur le métal lui rappelait le bruit de la pluie sur la tôle ondulée de la grange. Cette foutue grange ! Il n’aurait jamais dû y mettre les pieds. Il aurait dû refuser de la suivre. Mais elle était si belle, tournoyant dans cette robe blanche au travers de laquelle les rayons du soleil dessinaient ses formes de femme. Ses seins lourds qui sautaient en cadence comme s’ils voulaient jaillir de son corsage. Ses cheveux roux et bouclés qui capturaient la lumière comme une auréole de feu. Cette croupe troublante qu’elle faisait danser sous ses yeux comme une invitation au voyage. Il n’aurait jamais dû la suivre. C’était la faute de l’orage. De ces gouttes chaudes qui s’étaient mises à tomber sur ses lèvres pour attiser sa soif sans jamais la satisfaire ; qui avaient transformé sa robe en une seconde peau, révélant des secrets qu’il n’aurait jamais dû contempler. C’était l’orage qui avait tout précipité.

Il n’avait jamais fait de mal à une mouche. Au bourg, on l’appelait l’idiot. Parce qu’il ne parlait pas souvent. De quoi aurait-il pu parler ? Les gens riaient quand il ouvrait la bouche. Parce qu’il ne savait pas parler comme eux. Une voix de chèvre, qu’ils disaient, dans un corps de brute. Il préférait les animaux. Ils ne riaient jamais, eux. Ils ne lui faisaient jamais mal, pas volontairement. Un coup de sabot ici ou là, quand la vache avait ses jours et qu’elle aimait pas qu’on la touche. Ça arrivait, mais c’était jamais de la méchanceté.
« Viens dans la grange », avait-elle dit. Il avait secoué la tête mais elle avait insisté. « Viens, gros bêta, tu vas attraper la mort à rester sous la pluie ! » Puis elle avait disparu dans l’obscurité de la grange et il l’avait suivie. C’était la saison des fourrages, les bottes de paille étaient entassées presque jusqu’au plafond. Elle avait disparu, quelque part entre les colonnes de foin qui faisaient comme une cathédrale. Un éclair illumina un bref instant la scène, bientôt suivi d’un roulement de tonnerre qui lui remua les intérieurs. Un cri retentit. Ça venait de l’étage. Elle s’était peut-être blessée. Il grimpa rapidement l’échelle de bois et s’arrêta, pétrifié. Elle avait ouvert son corsage, exposant sa poitrine blanche. « Ne me regarde pas avec ces yeux-là », avait-elle dit. « On dirait que t’as jamais vu une fille ! » Il détourna la tête, une brusque chaleur envahissant ses joues. « C’est pas sain de garder des habits mouillés », avait-elle répété en glissant hors de sa robe. Il la voyait au coin de son regard, il ne pouvait s’en empêcher. Elle avait la peau très blanche et comme un triangle roux là où ses jambes s’attachaient à son corps. Il avait la gorge sèche. L’odeur du foin lui donnait le tournis.
« Tu vas te dévisser la tête à la tourner comme ça », dit-elle en riant. « Viens t’asseoir, il y a la place. On va attendre que l’orage passe. » Comme pour ponctuer ses mots, un nouvel éclair déchira la pénombre, un nouveau grondement, plus rapproché, qui fit trembler la vieille grange. La fille laissa échapper un cri et se recroquevilla dans la paille. Elle lui sembla si vulnérable tout à coup qu’il ne put s’empêcher de s’approcher. « T’as pas à avoir peur, c’est que de l’orage », voulut-il dire, mais comme d’habitude sa gorge le trahit. Il aurait mieux fait de se taire. Pourtant, la fille sourit bravement, comme si elle avait compris. Un frisson la secoua. « Tiens, viens t’asseoir près de moi. » Elle avait tapoté la paille à côté d’elle et il obéit. Ils restèrent ainsi un moment, le regard fixé devant eux. Son bras nu touchait le sien. Il resta immobile, de peur que le moindre mouvement ne la fasse s’envoler ou disparaître. Il aurait pu rester ainsi jusqu’à la fin des temps.
« T’es pas du genre causant », plaisanta-t-elle, comme pour se redonner du courage. Il haussa les épaules. « Moi, ça ne me dérange pas, remarque. Les jeunes, au bourg, ils sont toujours à faire les intéressants, c’est fatiguant. » Elle jouait avec un brin de paille, le passant sur un bras, puis l’autre. Il essayait de ne pas la regarder mais c’était difficile. Un autre éclair. Elle se serra un peu plus fort contre lui. Il pouvait sentir son odeur maintenant, par-dessus celle du foin. Un mélange de lait chaud et de fleur poivrée. Il aurait aimé s’enfouir dans cette senteur et s’y perdre. Mais il ne bougea pas.
« C’est bizarre », dit-elle. « Je me sens en sécurité ici. J’aurais jamais pensé... » Elle laissa la phrase en suspens. Mais il avait compris. Même si tout le monde l’appelait l’idiot, il n’était pas complètement stupide. Il laissa échapper un grognement.
Soudain, un bruit de voix retentit à proximité. Des cris aigus. Des gens venaient d’entrer dans la grange. Ils parlaient bruyamment.
— Je t’ai dit que je les ai vus entrer ici, dit une voix.
— T’es qu’un ivrogne, Raoul. Juliette me ferait jamais ça. Et sûrement pas avec un taré !
— Ouais, ben, t’as qu’à voir, si tu me crois pas.
La fille se serra encore contre lui pendant que les hommes fouillaient l’étage en dessous. « C’est Raoul. Il n’arrête pas de me suivre », murmura-t-elle à son oreille. Elle tremblait maintenant, et ce n’était plus le froid. Il se leva précipitamment, ramassa sa robe et la lui tendit. « Hé ! Ils sont là ! » Une tête rougeaude était apparue en haut de l’échelle. L’idiot se précipita sur lui et l’envoya valser à travers la pièce, mais le sol était recouvert de paille et l’autre atterrit sans dommages. Il allait à nouveau partir à la charge lorsqu’il sentit une présence derrière lui. Il se retourna juste à temps pour voir la pelle se précipiter vers son visage. Le choc l’envoya bouler dans un coin. Du coin de l’œil, il vit que la fille s’était levée, serrant contre elle sa robe mouillée. Il voulut lui dire quelque chose mais seul un cri d’animal sortit de sa bouche, et il sombra dans le néant.
Ils les avaient trouvés ainsi. Lui, serrant dans ses bras le corps dénudé de la fille, éructant des sons incompréhensibles comme un animal blessé. Sa beauté avait été comme effacée par les coups, son visage tuméfié et violacé. Il s’était défendu, voulant les empêcher de l’approcher et ils avaient dû s’y mettre à quatre pour le maîtriser, pour lui arracher ce fardeau inanimé. Bien sûr, personne ne l’avait cru. Personne ne comprenait rien à ce qu’il disait. Ce n’étaient que des sons informes, des sons de bête sauvage. Ils avaient dit qu’il était un monstre, qu’il méritait de mourir. Et tous, au bourg, s’étaient réjouis.
Seul, aujourd’hui, dans sa cellule, il écoutait le bruit de la pluie sur l’auvent de métal. C’était un jour d’orage. Le dernier orage qu’il connaîtrait.
Et dehors, à travers les barreaux, il pouvait la voir danser sous la pluie, sa crinière rousse ruisselant de lumière au milieu des éclairs.

PRIX

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Claudine Vautrelle · il y a
TERRIBLEMENT BEAU ! BRAVO ET MERCI POUR L'EMOTION
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Utilisateur désactivé · il y a
Beau comme un orage d'été et triste comme une âme au désert... Heureuse de découvrir votre écriture à la fois simple et élégante.
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Patrick Ferrer · il y a
Merci Mimi
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Barb Ara · il y a
J'aime votre écriture imagée et poétique, mêlant le noir. Un petit air de la ligne verte ! bravo pour la recommandation de Short Edition. Si l'envie vous prend de venir lire mon écrit en compét pour la prix automne du court : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-descente-7. Merci !
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Guilhaine Chambon · il y a
J'ai beaucoup apprécié votre texte émaillé d' images poétiques . Je vous invite à découvrir Au fait qui est finale. Et si le cœur vois en dit de visiter ma page. Belle soirée
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Ethy Malonga · il y a
vraiment. professionnelle
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Patrick Ferrer · il y a
Merci Ethy
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Francine Lambert · il y a
Bravo pour cette recommandation SE Patrick !
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Patrick Ferrer · il y a
Merci Scribette.
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Cocofeve · il y a
Je vous avais râté ...Quel beau récit, vous avez mes votes ! Bon dimanche.
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Patrick Ferrer · il y a
C'est très gentil, merci.
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Mary Ménoire Buttigieg · il y a
Très bien écrit. Bravo et bonne chance pour la finale. A voté bien sûr.
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Patrick Ferrer · il y a
Merci MBP
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