L'oeuf

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Cela fait bien maintenant 50 ans que je lis...de tout...des nouvelles, des romans, des essais, des biographies ...puis, quand les enfants devenus adultes quittent le nid, il faut bien remplir ce vide  [+]

A peine tombé sur ma couche, à voir ma génitrice si altière, j’attendais fébrile, une fois ma coquille durcie, que cette belle poule rousse comme dans les livres d’images, me couve jusqu’à l’éclosion d’un superbe gallinacée. Que nenni ! Je fus ramassé puis rangé soigneusement dans une alvéole de carton, par planche de cent. Je sentis bien alors, qu’en fait de réincarnation, je finirai en omelette. Avec un peu de chance, ce sera chez la mère Poulard au Mont Saint Michel, ce qui me confèrerait une fin à peine plus glorieuse, tandis que je demeurerais à jamais dans l’anonymat, battu à mort, au même régime que mes semblables.
Rien pourtant ne m’aurait plus flatté que d’assister moi-même à ma transformation en poussin, puis pourquoi pas, à défaut de poule, en coq au milieu d’une basse-cour admirative et amoureuse. Je serais le géniteur et surtout le réveil matin de toute la maisonnée. Néanmoins, ma destinée fut toute autre et mon intégrité bafouée. D’entrepôt en entrepôt, je me retrouvais in fine dans un rayon de supermarché, dans une boîte de six, avec cinq autres moi-même. Ils avaient, tout comme moi, le moral si bas que j’aurais pu dire, si nous n’étions pas condamnés à rester œufs, « le moral dans les ergots».
A peine la boîte rangée sur le rayon, qu’une « ménagère de moins de cinquante ans » l’attrapa et la posa en équilibre sur le dessus d’un chariot déjà bien rempli. Au supermarché, nous n’avions déjà pas chaud, mais là, horreur, elle nous sortit de la boîte pour nous ranger dans le bac à œufs d’un réfrigérateur glacial. Heureusement, ce fut de courte durée. Dès l’après-midi, elle entreprit de confectionner, ce qui ne nous rassura pas davantage, des œufs à la neige. Etait-ce plus confortable que des œufs en gelée ? Quel traitement allions-nous donc subir ? Quelle transformation allait être la notre ? Moi qui espérais une réincarnation post-mortem, j’étais persuadé que j’allais me confronter à une expérience de cryogénisation. Mais ce fut pire. Comme au cirque où on coupe des femmes en deux, la ménagère-cuisinière en question exécuta la sentence dictée par un livre de cuisine dont elle lisait la recette à haute voix :
- Séparer les blancs des jaunes.
- Quoi ?, pensai-je, Mais, ça va pas, non ! Me voici dans deux saladiers !
- Réserver les jaunes pour la crème anglaise.
- Beurk, de la gastronomie d’Outre-manche pour régaler ses convives ?
- Battre les jaunes avec le sucre jusqu’à ce que le mélange blanchisse.
-
Je me demandais bien pourquoi. Un jaune d’œuf, c’est jaune. Mais elle voulait vraiment réussir sa recette. Elle avait même un fouet et n’y allait pas de main morte. Nous étions devenus d’une pâleur maladive : elle avait gagné.
- Verser le lait en remuant sans laisser bouillir puis laisser refroidir au réfrigérateur.
- C’est ce qu’on appelle souffler le chaud et le froid !
- Monter les blancs en neige.
C’était à ce moment là que sa cruauté excella. Elle nous jeta à la figure une pincée de sel comme pour nous aveugler, comme si on n’allait s’apercevoir de rien ! Puis, elle s’était emparée d’un batteur électrique : elle le plongea dans le saladier et nous ne pûmes rien faire d’autre que d’être solidaire de cette transformation en une neige ferme et insipide. Nous ne formions plus qu’un, enfin presque : nos jaunes réunis dans un saladier, nos blancs évaporés, moussus, liés à jamais, dans un autre. Mais sa barbarie ne s’arrêta pas là : comme si notre union qui constituait notre force présentait un danger pour elle, elle plongea notre corps blanc et uni dans une casserole d’eau bouillante, comme pour nous anéantir. Puis elle laissa cuire une face avant de nous retourner d’un coup, brutalement. A l’aide de deux spatules, elle s’empara délicatement de notre pauvre corps martyrisé pour le poser délicatement sur la crème anglaise glacée. Nous étions alors des œufs cassés, vidés, battus. On se laissait flotter. Elle contempla son œuvre pendant un moment et saisit le saladier pour le remettre au réfrigérateur. L’heure du repas s’annonçait : nous savions que notre fin était proche.

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