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L'invitation

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Dan Mézenc

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Mon cher frère,

Je voudrais quand même te rappeler que c’est toi qui as insisté pour que je vienne chez toi, me reposer dans ta belle villa d’été.

Pour tout de dire, et je crois que tu t’en doutes, ou que tu l’as enfin deviné, je ne voulais pas venir. J’oserai dire que tu m’as tordu le bras, que tu as tellement insisté que j’ai fini par accepté ta proposition, sous la contrainte insidieuse dont tu es capable. De là à dire que cet accident est la conséquence de ton insistance, il y a un pas qu’il ne faudrait tout de même pas franchir. Enfin, j’espère que tu ne l’as pas franchi ! Je me rends compte que cette lettre risque d’être un peu longue, alors que d’habitude je me contente de t’envoyer quelques textos ou au mieux une carte postale. Mais là, vue la gravité des faits que tu sembles vouloir me faire supporter ou que j’imagine, mais ai-je tort ?, dont tu veux me rendre coupable, il est nécessaire que je sois clair et précis.

Tout d’abord, je ne voulais pas venir passer l’été dans cette villa. Tu savais bien que j’avais beaucoup de travail, que je devais finir ce travail pour cet éditeur de meubles, cette très grande marque internationale. J’avais enfin décroché un contrat avec ce client important, après tant de démarches, tant d’insistance, de ronds de jambes et de coups de téléphones. Tout était dans mon ordinateur et tout a disparu. Je ne voulais pas quitter Paris, je devais terminer la création d’une ligne complète de chaises, de tables, de canapés et de fauteuils. Enfin, on reconnaissait mon talent. Et tout est perdu. Quant à ta villa, de toute façon elle était d’une telle banalité, qu’on pourra toujours la reconstruire. Et meublée, avec un tel mauvais goût, qu’après tout, je me demande parfois, si cela ne fut pas salutaire. C’est vrai que la vue sur la mer y est fantastique. Mais tu sais combien la mer m’ennuie. Passée une heure, que veux-tu voir de plus que cette masse d’eau plus ou moins grise ou bleue, légèrement mouvante et surplombée d’un ciel parfois traversé de nuages et de quelques mouettes geignardes ? Car en plus tu as le mauvais goût de m’inviter dans un endroit où le soleil brille toujours, induisant ainsi une infinie monotonie.

Mais revenons à nous. Tu savais que ton invitation me contraindrait à ce que je ne souhaitais pas : prendre des vacances. Mais depuis que nous sommes petits, tu as toujours abusé de ton ainesse pour me faire plier, me faire entendre raison, me soumettre à tes désirs, à tes idées, à ta façon de penser, à tes opinions politiques et à ton goût pour le sport et les belles voitures. Et ta villa, tu en étais si fier, tu expliquais sans fin combien elle était merveilleuse, combien les vacances y étaient agréables. Et à tous, tu expliquais que ta générosité t’interdisait de ne pas y inviter tes amis, ta famille, et qu’il serait mal venu de refuser cette incessante générosité, de refuser tes sempiternelles invitations. Et moi qui devais rester à Paris pour terminer mon œuvre, y mettre la touche finale, j’ai cédé à ton odieux chantage. Tu me disais que je pouvais installer mon ordinateur sur la terrasse et ainsi travailler dans des conditions exceptionnelles. J’ai craqué. Une fois de plus.

Tu sais bien que je n’ai jamais eu le sens pratique, que je n’ai jamais su respecter les consignes, même les plus évidentes. Alors tu comprendras que je n’ai su que faire quand quelques flammèches se sont échappées du barbecue, et que la pelouse jaunie et les arbres secs se sont embrasés en un clin d’œil, puis la maison quelques instants plus tard. L’assurance te la remboursera, les arbres repousseront. Mais mon ordinateur, mon œuvre, qui me les rendra ?
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Pour poster des commentaires,
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Gaia · il y a
Jolie nouvelle fratricide :-)
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Valéry Hardiquest · il y a
Une lettre que l'on a envie de lire jusqu'au bout. J'ai pensé un instant que c'était l'ordinateur qui avait provoqué un court circuit. Le barbecue, c'est encore mieux, puisqu'il a succombé, à ses dépends, à une activité typique, de vacancier qu'il ne voulait pas être. Texte une fois de plus très abouti et plaisant. Top !
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