L'intrusion

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Bonjour ! Naïs est le pseudo que j'ai adopté pour signer l'ensemble de ma vie "artistique" : théâtre, puis chanson pendant une vingtaine d'années, dessin peinture, et à présent l'écriture  [+]

Image de 2017
« L’impact des gouttes sur le métal » n’altère pas la surface rouillée, déjà bien dégradée, du vieux bidon à demi enterré.
Je me suis parfois demandé si le fer rouillait au contact du sang...
Rouge-sang, brun-rouille, ce sont des couleurs assorties. Presque esthétique, le tableau !
Mais il ne faudrait pas qu’il saigne trop : Trop de « grenat » polluerait l’harmonie...

Tout a commencé par une froide journée d’hiver, bottes aux pieds, dans le jardin embourbé, comme il se doit, en cette saison.
L’ouvrage ne manque pas, sur deux mille mètres carrés : ronces enchevêtrées, clôture bien malade, la haie à tailler, et tellement d’autres choses...
Mais avec cette boue collante qui s’accroche aux semelles, chaque geste exige un effort insoupçonné, et la fatigue s’installe. En plus, il fait froid, froid, un froid pénétrant, un froid de brouillard et de petits oiseaux morts...de froid.
Quant aux arbres, fantômes décharnés aux troncs moussus de pluie, ils arrivent à faire douter de l’existence du printemps.
Je frissonne..., j’en ai assez, je vais rentrer. De toute façon, le soir tombe.
Mais avant, je dois disposer des graines pour les petits oiseaux, pour ne pas qu’ils meurent.
Au fond, j’ai un grand cœur, n’est ce pas ?

Direction l’abri de jardin.
Un corbeau s’est posé devant la porte, il boitille sur une patte.
A mon approche, il s’envole péniblement en déployant la cape luisante de son plumage en deuil. Il ne va pas loin, et se pose de nouveau, dans la même position.
La porte résiste, je m’arque boute sur la poignée récalcitrante, qui finit pas s’ouvrir dans un gémissement macabre.
Pas de lumière, évidemment... « Où ai-je donc mis ces graines ? Il m’en reste de l’an passé, j’en suis certaine. »
A tâtons dans l’obscurité, je frôle bocaux et paquets, remue des odeurs d’engrais, de paille et de moisi, trébuche sur d’improbables outils que le hasard dresse en piège devant moi.
Les araignées, grandes et petites, se dispersent, affolées.
« Les voilà ! Je savais bien ! »
Ma satisfaction est de courte durée. Une agitation insolite, venant de l’extérieur, me fait sortir de l’abri.

Et c’est alors que je l’aperçois...
Longtemps, j’ai redouté cette rencontre, et voilà qu’elle se produit.
On m’avait pourtant prévenue de rester sur mes gardes, bien dit qu’il pouvait surgir à tout moment...
Je le savais errant, en quête de sombres projets, fine intelligence malfaisante, parvenant toujours à ses fins, et disparaissant sans une trace, sitôt ses méfaits accomplis.
Et il se tient là, devant moi, ironisant de ma surprise et me narguant de son insolente domination, avec un sourire acéré.
Je ne peux pas croire qu’il ait réussi à s’introduire chez moi...
Pendant un instant, je suis à sa merci : Seule, isolée dans ce triste jardin qui s’habille de nuit, acculée devant l’abri, aucune échappatoire.
Un désespoir, mêlé de peur, m’envahit, me pousse à m’offrir en victime résignée à sa malveillance, et je vois se dérouler le film de ma vie, quand un cri déchirant secoue ma torpeur.
C’est le malheureux corbeau boiteux qu’il tient fermement, renforçant peu à peu son étreinte avec cruauté.
Je ne suis pas de nature très courageuse...Mais je ne supporte pas qu’on s’en prenne aux plus faibles.
La peur laisse place à la colère qui monte et me fait saisir une fourche posée là, près de la porte.
Acceptant l’affrontement, il lâche l’oiseau, qui s’enfuit sans demander son reste, et se précipite vers moi.
Il est vif, fort et déterminé, mais mue par un violent réflexe de survie, je parviens, d’un geste large, à l’embrocher et à l’envoyer dans les airs !
Il retombe lourdement sur la branche basse d’un chêne où il reste accroché, inerte.
Le sang s’écoule de ses plaies, goutte à goutte sur le métal du vieux bidon à demi enterré, là.
Choquée par cette mésaventure, me voici tétanisée, en proie à des pensées étranges et ambigües ... « J’ai tué, pour la première fois de ma vie, j’ai tué », mélange d’effroi et de fascination.
« Est-ce que le fer rouille au contact du sang ou est-ce que la rouille mange le sang ?... »
Je contemple ma peinture abstraite, mêlant rouge et brun, sans trop de rouge, heureusement....

Et je reviens à la vie, en me disant que si grand-mère était toujours de ce monde, elle aurait aimé récupérer la queue de ce renard pour en orner le col de son manteau.
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