L'impact des gouttes

il y a
4 min
158
lectures
68
Qualifié

Malgré ma passion pour les oiseaux, j'ai plus souvent manié les outils que la plume. Je découvre un nouveau passe temps et j'adore. Je me régale de nouvelles short lectures, j'espère que vous  [+]

Image de 2017
Image de Très très court
L’impact des gouttes sur le métal à intervalle régulier émet une note claire et lancinante.
Je suis complètement sonné. Une violente douleur dans la jambe droite m’aide à revenir à la réalité. Dans l’obscurité totale, en tendant la main, je comprends que mon pied est bloqué sous un amas de ferraille. Je récupère peu à peu mes esprits. Ce vacarme soudain, ces vibrations, le choc qui me renverse, une grosse douleur puis plus rien. Plus rien, pendant combien de temps? Une minute? Une Heure?
Je réalise soudain que je n’était pas seul quand la secousse m’a terrassé. Sébastien, mon collègue, juste à coté de moi, cherchait sur les étagères un prototype. Je fouille les décombres en tendant ma main droite au maximum et la retire aussitôt. Un liquide chaud, légèrement visqueux. Je tressaille. Je me concentre, m’étire un peu plus. Les cheveux collés par le sang, Il ne respire plus.
10 heures 30: Je dicte ces notes sur mon Iphone car je suis très pessimiste sur l’issue de cette aventure. Bien évidemment au deuxième sous sol, avec des ourdis en béton armé et deux portes blindées, pas de réseau.
Oui, au deuxième sous sol d’un pavillon de banlieue. Officiellement c’est une start up qui développe des applis pour smartphone. Officieusement, je travaille pour les services spéciaux de l’état sous la tutelle directe du ministre de la sécurité territoriale en lien avec le palais de la présidence. Dix intervenants pas plus. Nous ne figurons sur aucun organigramme et notre mission est classée 5 au niveau secret (le maxi) et 5 aussi au niveau importance stratégique, donc S.I.S. 55 en langage ministériel. Professionnellement, nous n’utilisons que des téléphones cryptés avec un nombre limité de contacts (triés sur le volet, il va de soi).
Pour ma femme, je suis parti hier pour trois semaines en mission dans une contrée reculée, elle ne commencera pas à s’inquiéter avant vingt jours.
Pour mes collègues, nous n’étions pas censé venir au pavillon 4 B SIS 55 ce matin.
Pour ma hiérarchie, le thème de nos travaux est tellement sensible et, il faut bien le reconnaitre, tellement éloigné des canons de la morale officielle de notre belle démocratie que d’en évoquer simplement l’existence serait politiquement suicidaire.
L’impact des gouttes sur le métal bat la mesure tel un métronome. Le compte à rebours a commencé.
Si, comme je le pressens, la cause de mes tracas est bien l’explosion d'un bidon de 2 litres de MHCZ (Méthyl-Hydro-Cyanure de Zirconium pour les intimes) produit hautement instable, il ne doit rester que des ruines de notre pavillon. Dès que les pompiers auront dégagés les lieux, les services spéciaux viendront faire le ménage de notre « start up »
le MHCZ: nous avons découvert des propriétés dont les applications militaires dans certaines guerres non avouées pourraient être tout bonnement terrifiantes.
10 heures 45: A la lueur de mon smartphone, j’observe la pièce autour de moi. Les décombres, la tête de Sébastien les yeux exorbités, la langue violacée qui semble crier sa douleur, cette marre de sang. Les 200 kg du proto lui ont sectionné la carotide en tombant.
Je regarde cette fuite de liquide à la jointure de la trappe qui permet de descendre ici. Le liquide vient du premier sous-sol. Trente centimètres de béton et la porte blindée l’on partiellement protégé de la déflagration.
L’impact des gouttes sur le métal vaporise instantanément le liquide légèrement trouble. Il s’agit bien du MHCZ. Ses vapeurs sont hautement toxiques. Dans une atmosphère totalement confinée, il ne me resterait que quelques mn à vivre. Heureusement un système de ventilation autonome assure un renouvellement d’air respirable. J’espère que la batterie qui l’alimente ne déclarera pas forfait.
Au prix d’un effort surhumain, j’arrive à dégager ma jambe de cet amas, en fait, un bloc de quatre étagères lourdement chargées de matériels top secret et de documents qui n’ont pas d’existence officielle. Cette contorsion m’arrache un cri de douleur. je suis en sueur. Je peux maintenant ramper jusqu’à l’armoire technique. Je compose le code, accède à l’éclairage de secours, et au système d’écoute extérieure. Il est 11h et 5 mn.

• Ecoute Kevin, on ne PEUT pas faire autrement. J’ai convaincu le commandant des pompiers -tu sais comment- qu’il s’agissait d’une banale bouteille de gaz, et c’est ce qui figurera sur son rapport. Il faut faire vite. Après une pareille secousse, les réservoirs sont fragilisés et on ne peux pas transporter les réserves de MHCZ du premier sous-sol sans risque de faire péter tout le quartier. Avec les moyens qu’il faudrait y mettre, ça ne passerait pas inaperçu et on va avoir les gugusses de la CIA, du MI5, et du Mossad sur le dos. Hors de question.
Le liquide s’écoulera lentement vers le deuxième sous-sol et le sol étant poreux il finira par s’infiltrer. Ni vu, ni connu. Tu appelles Béton Rapide S.A., tu fais livrer une toupie de béton et on en parle plus. Paiement au cul du camion, en liquide, sur les fonds spéciaux.

11h 10: Ce que je viens d’entendre m’a glacé le sang. Ils vont m’enterrer vivant! Je n’ai aucun moyen d’appeler l’extérieur. J’ai beau hurler, aucun son ne remonte du deuxième sous sol jusqu’à la surface. Je me traine jusqu’à l’escalier pliant . Son mécanisme est faussé par la chute des étagères. En serrant les dents, je me hisse à la force des bras en m’aidant de la jambe gauche jusqu’à la trappe. Après plusieurs minutes d’effort, j’arrive à faire jouer la trappe blindée de quelques millimètres. Et là, c’est une douche de MHCZ qui s’écoule sur ma jambe blessée. Je hurle. La trappe s’est refermée, je tombe de l’échelle et hurle à nouveau. Je ne peux même pas prendre quelques secondes de récupération sinon je vais mourrir asphyxié tout de suite. Retour à l’armoire technique et j’enclenche la ventilation de secours.
• Kévin, magne toi! Tu sens cette odeur. ça, c’est le MHCZ.
11H et 20 mn. L’impact des gouttes sur le métal a repris son rythme inexorable. Malgré la ventilation, mes bronches brulent. Un chalumeau intérieur m’attaque les poumons. Je m’accroupis, essaie de réfléchir mais plus rien ne fonctionne dans ma tête. Je vais finir asphyxié ou emmuré vivant.
Midi: Je saisis un morceau de ferraille et cogne contre l’armature métallique. J’écoute. Aucune réaction. Je recommence à intervalles réguliers.

14 heures précises. J’entends le camion toupie quelques mètres au dessus de ma tête qui déverse ses douze mètres cubes de béton sur la dalle du rez de chaussée. Encore une fois, je hurle mon désespoir. Sans résultat. La ventilation de secours a eu temporairement raison des vapeurs de MHCZ, mais à quoi bon?
14h30 Sa sale besogne achevée, le camion est reparti. Un silence de mort retombe sur le quartier qui doit être bouclé. Je crie, je hurle, je m'acharne jusqu'à l'épuisement avec mon morceau de ferraille.
Ironie du sort, Il y a dans l’armoire quelques boites de conserve et six bouteilles d’eau minérale. C’est moi qui les ai achetées au supermarché du coin. De quoi attendre la mort bien patiemment pendant quelques jours. Dans le noir, puisque les batteries n’ont que soixante douze heures d’autonomie.
15 heures J'ai éteint les lumières de secours et tout ce qui peut consommer un tant soit peu pour que la ventilation fonctionne quelques heures de plus.
L’impact des gouttes sur le métal a repris son cours. Implacable. Je suis aphone et je n'ai même plus le courage de taper avec la ferraille. Je pleure de rage. Je pleure sur moi même, sur tout ce qu’il me restait à faire.

16 heures 30; Au fond de mon trou à rat, un SMS a fini par passer, peut être grâce au système d'aération. Mon collègue que je devais rejoindre à 1O h précises, pour une mission sensible s’inquiète et enfreignant la règlementation me contacte sur le smartphone personnel. Je lui réponds, implore son secours. J’espère que ce SMS, la cinquième tentative en trois heures, passera dans l’autre sens.

Clignotement rouge sur mon smartphone, la batterie me lâche.
L’impact des gouttes...
68

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,