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L'homme des premières fois

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Christian Pluche

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Augustin a sa table favorite à la terrasse du Café des Thermes. Sans lui demander, Mélanie, la serveuse, apporte un expresso accompagné d’un verre d’eau. Comme tous les jours ils échangent un sourire, quelques banalités sur le temps, l’actualité du moment. Augustin boit son café à petites gorgées rapides. Il observe les passants, nombreux en cette après-midi d’été.

Des curistes se rendent à un thé dansant dans les jardins du Casino, habillés… il réfléchit un instant. Ils ont connu Mai 68 mais ne connaissent pas les jeans ou les tee-shirts ; peut-être sont-ils coincés depuis dans un espace-temps parallèle au nôtre ? Les après-midi durant la saison thermale, ils s’évadent de cet univers où le temps s’est arrêté pour virevolter sur des airs qui courent dans les mémoires. Insouciants et épris de danse, chaque jour dans le bonheur d’un moment répété à l’infini. Puis, fatigués, ils s’en retournent dans leur monde silencieux, comme la danseuse d’une boîte à musique quand le coffret se referme, déjà impatients du lendemain.

Un jogger court, une allure de triathlète invincible, une volonté et une énergie de fer à chaque foulée. Il porte un maillot marqué « finisher ». Augustin n’a pas eu le temps de voir ce qu’il avait terminé. Marathon ou ultra-trail, le coureur paraît fier d’afficher qu’il est allé jusqu’au bout. Jusqu’au bout de ses rêves ? Et après, songe Augustin, que fait-on ? Peut-être va-t-il lui aussi se remettre à courir. Et pourquoi pas s’inscrire à un marathon ? Autour du lac ou même à New-York… L’idée le fait sourire : ce serait l’occasion de voir cette ville qui le fascine depuis si longtemps.

Un groupe d’ados – Augustin leur donne une quinzaine d’années – est lancé dans une discussion animée. Il en saisit des bribes, le football, les filles, la musique aussi… il a envie de les rejoindre. De rire avec eux. Parfois un smartphone est tiré de la poche. Un message urgent peut-être ?

Une fillette à couettes porte sur son dos un cartable rose. Il est tout neuf et d’une couleur qui semble inventée pour les petites filles qui croient aux princesses et aux contes de fées. Bientôt la rentrée, elle a sûrement hâte de retrouver sa meilleure copine. Elle a plein de secrets à lui raconter, après la longue séparation des vacances d’été. Elle sautille joyeusement, impatiente de retourner en classe.

Une jeune femme dans une petite robe noire fredonne une chanson. Augustin lui invente un parfum envoûtant et mystérieux. La croiser dans un couloir de l’Orient-Express, à Naples ou sur un transatlantique. Augustin a des rêves Arts déco et couleur sépia. Peut-être se rend-elle à un rendez-vous amoureux ? Il jalouse cet inconnu imaginé rien que pour illuminer la journée de cette silhouette à la démarche chaloupée, déjà passée…

Augustin invente des destins, des vies à ceux qui passent. Des petits moments de bonheur dans des vies ordinaires à partir d’un détail, d’un geste, d’un signe. Il sourit, il a envie de discuter avec tous ces inconnus qui défilent devant la terrasse du café. Partager avec eux cette après-midi de ciel bleu. Se dire que la vie est belle…

Il commande un deuxième café à Mélanie, cela ne va pas calmer son excitation. Il a failli lui raconter mais non, il préfère attendre : demain, il effectue son premier saut en parachute. Il sent déjà l’adrénaline monter en lui. La préparation, l’instructeur qu’il faut écouter avec attention, l’avion qui fend lourdement les airs et puis… se lancer dans le vide, planer comme un oiseau, en apesanteur… Il n’a pas vraiment de crainte, juste un frisson d’excitation. Pour l’atterrissage peut-être un peu, mais il est impatient de vivre cette première expérience de la chute libre… Qu’il racontera demain à Mélanie quand il viendra prendre son café. Fier de son exploit, de ce premier saut.

Après avoir fini son verre d’eau, il se lève difficilement et s’appuie sur sa canne pour marcher à petits pas. Il est satisfait de ce moment à jouer les observateurs immobiles, déjà impatient d’être demain... Il a soixante-dix-huit ans et se sent si jeune.

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Gérard Aubry · il y a
Très beaux rêves que nous avons fait tous un peu! Dans mes cartons, je me trouvais dans une gare et je tentais de deviner la vie des gens qui passaient. Leur passé, leurs avenirs, leurs buts! Mais ce fut un livre inachevé!!! Bravo! G.A.
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Yoann Bruyères · il y a
Joli brin de vie, décrit avec légèreté, on est plongé dans cette vie qui fourmille, c'est réussi !
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Kristin · il y a
78 ans et la vie devant lui ! La sagesse est là mais l'enthousiasme aussi !
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Utilisateur désactivé · il y a
Ambiance magnifique du café de quartier !
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Utilisateur désactivé · il y a
Beaucoup de tact. Denrée rare de nos jours...
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Christian Pluche · il y a
Touché par ce beau commentaire, un grand et sincère merci !
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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime beaucoup, c'est un très joli texte plein de douceur et de sensibilité ! L'important, ce n'est pas de prendre des années, c'est d'en profiter…
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Christian Pluche · il y a
Merci Lel03, est passé quelque chose alors c'est réussi !
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Lili Caudéran · il y a
Quel joli texte!!! Tout ce que j'aime.... L'humain... Vraiment bravo Christian
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Patrick Barbier · il y a
Une belle tranche de vie pour laquelle on aurait bien aimé être avec Augustin à siroter un café. Et regarder les gens en inventant des vies. Ce que tu viens de faire de très belle manière. Un vote superfétatoire mais sincère. Bravo, Christian.
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Christian Pluche · il y a
Un grand merci Patrick pour ce beau commentaire, j'adore regarder les gens...
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Rêveuse de canapé · il y a
Merci, cher Augustin, de m'avoir permis de partager votre table et un café! C'était bon de regarder les gens passer !
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Christian Pluche · il y a
Revenez partager cette table quand vous voulez Rêveuse ...
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