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L'explorateur

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Papypik

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Il faisait froid ce mois de décembre 1956. L'horloge du château venait de sonner 14 heures mais la température ne devait certainement pas dépasser les -15°.

Notre instituteur de CE2, Mr Legendre, nous accompagnait à la projection du film en vogue cette année là, "Le Monde du silence". En classe, il nous avait expliqué que c’était le premier film d’exploration du monde sous-marin. Il tenait à nous convaincre de la chance que nous avions, celle de découvrir le monde merveilleux des profondeurs. Que ce film ait remporté un prix à un festival n’était sans doute pas la première de nos préoccupations. La perspective de passer un après midi hors de la classe primait avant toutes autres considérations. Quant il nous avertit que cette projection servirait de support pour une rédaction, non, cela ne suffit pas à diminuer notre joie.
Nous étions tous serrés les uns contre les autres dans l’attente de l’ouverture de la séance. Mr Legendre nous mit en rang serré puis se dirigea vers la caisse, nous laissant ainsi sans surveillance. Comme à l'accoutumée Joseph, Bernard et moi, mes copains de la bande depuis la CP entamions alors notre distraction favorite, nous occuper de Benoît notre souffre douleur favori.
Qu’avait-il de si différent ce pauvre Benoît. Ok, il était plutôt chétif mais nous n’étions pas non plus des Apollons même si Joseph était de nous tous le plus costaud. D’ailleurs Bernard et moi profitions de son côté bagarreur pour nous sortir de certains mauvais pas . Il savait faire le coup de poing nécessaire pour nous défendre mais aussi pour faire le vide autour de nous. Nous savions en profiter voire même en abuser. Et puis bousculer Benoît même en l’absence de Joseph ne nous avait jamais causé d’ennuis. Il ne se défendait jamais le pauvre bougre. Même quand nous le poussions si fort à le faire tomber, aucun cri ne sortait de sa bouche. Oh quelques larmes coulaient bien parfois de ses grands yeux noirs, mais pensait-il alors que son regard si triste allait nous apitoyer.
Quand il était ainsi à terre, nous faisions cercle autour de lui pour empêcher tous les autres de l’aider à se relever. Il faut dire que nous avions le temps de nous régaler en voyant les drôles de postures qu’il prenait pour se remettre debout ! Il fallait d’abord qu’il se mette à quatre pattes, puis rampait jusqu’au marronnier, s’appuyait ensuite contre le tronc ce qui lui permettait de se remettre debout. On s’amusait souvent à parsemer des petits cailloux devant lui pour lui compliquer la tâche. Allez « la limace » avance ! Oui, nous avions trouvé ce surnom amusant quand nous avions appris le mot « mollusque ». Le voir ainsi se tordre les genoux écorchés par des silex nous excitait encore plus. En automne lorsque les bogues des marrons d’inde tombaient, c’était carrément du grand spectacle. On le poussait du pied en prenant garde de ne pas le faire tomber à plat ventre, il ne fallait surtout pas que ce jeu dure trop longtemps, il devait pouvoir se relever avant le son de la cloche. Nous étions obligés de l’aider parfois quand il ne parvenait pas à atteindre l’arbre avant la fin de la récréation. Cela ne gâchait pas du tout notre plaisir car quant on devait le faire il nous abreuvait de « merci, merci ». Alors on s’esclaffait, « il est vraiment trop bête ! ».
Ce jour là, il nous paraissait encore plus ridicule avec ses lunettes rondes à verre épais sur son nez pointu mais surtout ce fut ce bonnet rouge que nous ne lui avions jamais vu. Alors que Bernard le poussa contre Joseph, j’en profitais pour le lui ôter de la tête. Michel qui parfois voulait s’interposer nous dit :
- Rendez lui, il va prendre froid
- Dis donc l’avortons, tu veux qu’on s’occupe de toi ? lui rétorqua Joseph

Comme toujours, personne n’osa plus intervenir. Pendant un moment, le bonnet passa devant les yeux de Benoît. Très vite, il renonça à l’attraper.

Encore quelques minutes de ce jeu, puis nous fûmes invités à pénétrer dans le cinéma, moi avec le bonnet rouge dans la poche de mon blouson. Nous prîmes des sièges juste derrière Benoît et, sitôt le noir dans la salle, le bonnet passait de main en main pour le poser sur la tête tandis qu’un autre lui arrachait aussitôt. Très vite nous sommes obligés d’arrêter car ce chahut alerte l’instituteur.
Au cours de la séance, Bernard nous chuchote en rigolant :
- Regardez les gars, notre limace a le même bonnet que l’explorateur!
- Mais t’as raison lui dis-je

Bernard qui à ce moment avait conservé le bonnet se pencha vers Benoît et d’un seul coup lui enfonça sur la tête jusqu’au menton en disant d’une voix basse :
- on te rebaptise « l’explorateur »

Puis chacun à notre tour, on se mit à lui taper une fois sur la tête en signe de confirmation. Alerté par le bruit, l’instituteur intervint :
- Qu’est ce qui passe encore ?
- C’est Benoît, il a perdu ses lunettes lui répondis-je

Quelques secondes plus tard, ce fut la fin du film et la lumière se ralluma :
- je les ai trouvées Monsieur
- Parfait Christian, allez sortez tous et en silence

Depuis ce jour, c’était au cri de « Allez l’explorateur » que nous prolongions notre petit manège un peu sadique. Mais au bout de quelques jours, le chemin d’exploration vers l’arbre semblait devenir trop long. Nous avions beau le faire chuter près de l’arbre, il ne parvenait plus à se redresser seul.
Un matin, Monsieur Legendre nous expliqua la raison de l’absence de Benoît depuis quelques jours. Il nous fit un cours sur les maladies orphelines. Je ne me souviens plus de laquelle était atteint notre camarade mais nous ne l’avons plus jamais revu en classe. C’est en larmes que tous les trois nous sortîmes du cours ce jour là. En se séparant à la porte de l’école, Joseph nous dit :
- Ecoutez les copains, maintenant c’est nous « les explorateurs », d’accord
En baissant la tête, Bernard et moi approuvèrent d’un « OK »

Depuis ce jour, quand Joseph fit le coup de point, c’était uniquement pour défendre le plus faible.

PRIX

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Jean Calbrix · il y a
Un texte très réaliste sur la cruauté des enfants vis-à-vis des plus faibles. Je me souviens au début des années cinquante d'un pauvre gamin avec une jambe raide que certains appelaient "canard boiteux". Plus tard, des classes de trisomiques ont été intégrées dans les écoles. C'était un bonne chose pour habituer les enfants à la différence et comprendre le handicap. Bravo, Papypik ! Vous avez mon vote.
Après Tarak, il y a Pétrole, si le cœur vous en dit : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

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Pierre Priet · il y a
Bravo! Mon vote évidement ! Je vous invite, si vous trouvez le temps a lire ma nouvelle " blizzard" en finale :)
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Yasmina Sénane · il y a
Je croyais pourtant avoir déjà voté !
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Papypik · il y a
Hé bien non c'est trop tard mais merci quand même j'ai bien compris le principe de ce site il faut avoir des centaines d'abonnés les convier à vous lire et voter en retour moi mon seul intérêt es d'avoir une piste d'écriture
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Perle Vallens · il y a
Agréable lecture. On a tous connu ce genre de situation, enfant, d'un côté, de l'autre ou en spectateur...
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Papypik · il y a
Merci
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CoraL · il y a
+5 pour ce texte poignant sur la cruauté enfantine. J'ai connu de telles situations dans les cours de récré. Tellement dommage que la conscience de l'autre et l'empathie ne nous viennent que tard...
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Papypik · il y a
Merci
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Lou ✍️ · il y a
émouvante histoire. Mes votes
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Papypik · il y a
Merci
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Fleur de Tregor · il y a
Oh les sales gosses !!! mais qui, finalement, avaient du cœur et ont retenu la leçon. Malheureusement trop tard pour, un temps, donner de petits bonheurs à un camarade en souffrance permanente.
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Keith Simmonds · il y a
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Linaka · il y a
Triste réalité des disputes entre enfants mais texte bien écrit. Je vote. Je vous invite à venir lire mon poème.
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Papypik · il y a
Merci
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Arlo G · il y a
Très bien écrit . +5 de la part d' Arlo qui vous invite à venir dans son univers découvrir son poème "la découverte de l'immensité" et son TTC "le petit voyeur explorateur". Bonne journée à vous.
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Papypik · il y a
Merci