L’enfant d'un peuple maudit

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Membre des Noires de Pau depuis 2009 et auteure sur Short Edition depuis 2012. EN LICE POUR LE GRAND PRIX D’ÉTÉ : « PAS LA MER À BOIRE » « UN PRINTEMPS SPÉCIAL » (sonnets)  [+]

Image de Été 2020

Jean se leva avec le jour et prit le chemin de l’église de Monein en construction.

Il y travaillait à la charpente en double coque de navire renversée, et plus la tâche avançait, plus il était fier de participer à l’édification de ce chef-d’œuvre.

Y prendre part était en même temps sa joie et sa malédiction, la récompense de sa vaillance et le signe de sa condition irrémédiable d’exclu.

Les mille chênes de ces deux vaisseaux formaient aussi bien sa planche de salut qu’un triste rappel des gibets que fabriquaient ses frères.

Les mœurs pyrénéennes du seizième siècle débutant ne lui faisaient aucun cadeau.
Charpentier il était, charpentier il resterait, sa naissance en avait décidé ainsi.

Quand il levait les yeux vers l’extraordinaire charpente qu’il avait assemblée avec ses compagnons, cette double carène le ramenait à son état de pestiféré, abandonné d’un Dieu auquel il croyait pourtant avec ferveur.

On lui donnait ici le nom de Crestian, qui aux yeux des Béarnais, remplaçait le patronyme qu’il n’avait pas le droit de porter. Crestian, le chrétien, un nom attribué avec condescendance à ses congénères, car on n’aurait osé leur refuser, malgré le rejet qu’ils subissaient, le titre d’enfants de Dieu.

La veille, Jean avait pu parler à Anaïs, la fille du riche marchand de toile.
Il éprouvait de tendres sentiments pour cette jolie brunette de vingt ans. Elle n’y était pas insensible.

Mais leur amour était sans avenir, il le savait. Anaïs le savait aussi, ses parents s’opposeraient fermement à leur union et les deux jeunes gens préféraient ne pas y penser : sur eux pesait l’interdit.

Jean appartenait à un peuple maudit. Depuis qu’il était en âge de quitter les robes de sa mère, de s’aventurer seul dans la rue, puis d’apprendre un métier, il entendait sur son passage rires et quolibets.

« Montre-nous tes oreilles. Les loups n’ont pas bouffé tes lobes ?
Fais-nous donc voir tes ongles en colimaçon. »

« Eh va donc, chien de Goth, ladre, Wisigoth, Juif, Sarrasin ! »
Les mots doux variaient selon l’humeur et le temps qu’il faisait.
Jean n’y prêtait même plus d’attention.

D’autres fois, les gens s’écartaient sur son passage, l’évitaient soigneusement et se gardaient de lui parler.

Ceux qui le voyaient pour la première fois ne pouvaient se tromper sur lui : il portait, cousue sur l’épaule de son vêtement, la patte d’oie en toile rouge qui désignait son appartenance.

Jean avait vingt-cinq ans et une solide compétence dans son métier.
Grâce à son habileté et sa force, il n’avait pas eu une vie si dure jusqu’à présent, pour un proscrit.

À Monein, on savait bien à quel genre de famille il appartenait et pourquoi on le tenait à l’écart de la ville, dans une cahute enfumée.
Et pourtant on ne lui jetait pas de pierres comme on le faisait à de plus malchanceux, de plus maudits que lui.

Les habitants ne se seraient pas risqués à le blesser plus qu’en paroles, car il faisait œuvre utile, construisait une merveille jamais vue jusqu’alors.

Pourtant les siens ne pouvaient pas dire qu’Henri d’Albret, vicomte de Béarn et roi de Navarre, leur facilitât la vie, refusant d’adoucir leur sort, de lever l’injuste ostracisme séculaire.

C’est ainsi qu’Anaïs, la douce fille du drapier, était l’une des seules à ne pas faire un détour quand elle le voyait le dimanche.
La seule à l’avoir regardé sans baisser les yeux.
Car contrairement à ce que l’on colportait sur son engeance, Jean n’était ni difforme, ni chétif.

Comment aurait-il pu exercer le dur métier de charpentier si Dieu l’avait fait de constitution fragile ?
Il avait fière allure, plutôt plus grand que la plupart de ses contemporains, portait une abondante chevelure brune et non les cheveux clairsemés que l’on prêtait à ses semblables, et possédait des traits réguliers, bien dessinés, un front haut surmontant des yeux clairs.

Et pourtant Anaïs savait que l’on disait les siens malades et puants.
Elle savait d’où venaient les règles absurdes qui dictaient le cours de leur vie.

Car, bien qu’ils fussent en bonne santé, il se prétendait, depuis des générations, qu’ils étaient des descendants de lépreux.

Et comme tels, ils ne pouvaient que travailler le bois, réputé pour ne pas transmettre la lèpre.

Jean, au moins, avait échappé au métier de fossoyeur, de fabricant de cercueils, de potences et d’instruments de torture, tous ces métiers de la mort que les gens de son espèce étaient bien obligés de pratiquer pour vivre.
Ses compétences de charpentier étaient indispensables, plus que jamais, dans cette ville.

Mais il trouvait de plus en plus dur d’être toujours à part, interdit de foires, de fêtes, de processions.

Condamné à entrer à l’église par une petite porte latérale qui l’obligeait à se baisser.
À se signer à son propre bénitier, à recevoir l’hostie après tous les autres, sur une planchette tenue à bout de bras par le curé.
Condamné à voir ce même curé baptiser ses sœurs nuitamment, et à enterrer ses morts dans un cimetière réservé.

Hier, il avait parlé à Anaïs et son père les avait surpris. Ils étaient un peu trop proches l’un de l’autre, pour son goût.

Anaïs fut menacée du couvent. Un fiancé lui fut promptement trouvé, le fils d’un riche client de son père.

Encore heureux, se dit l’homme, que je sois intervenu à temps, pour éviter le déshonneur de voir ma fille au bras d’un Cagot.

« Ne t’avise pas de revoir Anaïs, dit-il à Jean, et joignit à sa parole un avertissement solennel sous forme de bastonnade.
Disparais de ma vue, je ne veux pas d’un sale Cagot chez moi. »

La charpente et sa double carène se passeraient de lui.

Loin, au Nord, dans le pays de France, le roi François avait besoin de bras pour édifier ses châteaux.

Là, sur les bords de la Loire, on faisait fi de ces stupides superstitions, on l’accueillerait, lui, le Béarnais issu d’un peuple maudit.

Loin de sa contrée inhospitalière, il verrait sa valeur reconnue et goûterait enfin à la liberté.

Car de tous les Maîtres-Charpentiers, les Cagots étaient les meilleurs, et lui, Jean, allait le prouver.

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Atoutva · il y a
Toute une époque. Merci pour cette belle histoire dans la Grande.
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Fred Panassac · il y a
Merci Atoutva d’être passée me lire !
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Line Chatau · il y a
Beau travail Fred, comme d'habitude! J'ignorais ce pan lamentable de notre histoire qui n'en est pourtant pas avare. J'aime bien sûr!
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Fred Panassac · il y a
Merci Line pour votre lecture et votre appréciation, et pardon pour mon retard à répondre. Oui, une page d’histoire méconnue qui méritait d’être éclairée d’un hommage à ces proscrits.
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Houda Belabd · il y a
La mort des uns fait vivre tellement d'autres. Ceci est, sans doute, une leçon de vie!
Je vote et vous invite à découvrir mon texte dédié aux sans-abris de l'Isère, ici: https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chienne-de-vie-dun-sans-abri-iserois

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Fred Panassac · il y a
Merci Houda et bravo pour votre texte sur l’Isère, que j’ai bien apprécié !
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Houda Belabd · il y a
Merci Fred !
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Fredo la douleur · il y a
Nouvelle incursion dans l'histoire et nouvelle réussite, Fred ! Les préjugés sont l'ennemi de la réflexion. Ils étouffent le moindre discernement ! Votre texte le traduit parfaitement.
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Fred Panassac · il y a
Merci beaucoup Fredoladouleur d’avoir apprécié ce texte !
Je suis contente car apparemment beaucoup de lecteurs ne connaissaient pas les Cagots et cette histoire a fait écho favorablement.
J’ai pour ma part découvert leur existence lorsque je suis arrivée dans les Pyrénées il y a de cela quelques années déjà. Cet ostracisme existait surtout dans le sud-ouest de la France et aussi en Espagne.

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Benjamin Meduris · il y a
Un personnage motivé à ne pas se laisser marcher dessus malgré les difficultés de sa condition. Envers et contre tous il continue à vouloir vivre et à faire fi de la discrimination.
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Fred Panassac · il y a
Merci Benjamin pour votre commentaire sympathique, oui j’ai pris connaissance au cours de mes différentes lectures, de ces terribles réalités du passé, que j’ai souhaiter illustrer et faire connaître à mon tour.
Cela constitue hélas une constante de la nature humaine que de discriminer d’autres que soi. Un grand merci pour votre lecture et votre approbation de cette histoire.

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Duje · il y a
La méchanceté humaine , à l'époque où l'on s'attaque aux statues référence. Bonne compét .
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Fred Panassac · il y a
Merci Duje pour ce commentaire éclairé. Je trouve pour ma part assez simpliste de s'attaquer aux statues, je préfère les voir accompagnées d'une plaque explicative. On ne supprime ni les choses ni les gens en supprimant leurs représentations.
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Constance Delange · il y a
belle tranche d'histoire malheureusement toujours d'actualité sous d'autre forme
je trouve l'organisation du texte tres aérée, diminue l'intensité du texte mais c'est personnel ;bravo

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Fred Panassac · il y a
Merci Constance pour votre commentaire et pour votre avis sur la présentation aérée. Je fais attention à ne pas présenter de manière trop compacte, car j'ai eu des remarques dans ce sens, alors peut-être suis-je allée trop loin.
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir Frédérique ( ^_^),
Il y a au moins... Non, je ne vais pas faire l'affront de compter mais il y a un moment que je ne vous avais pas lu. J'aime beaucoup. Il y a le petit parallèle avec la pandémie qui en pousse certains à un comportement idiot, il y a la belle leçon d'histoire sur des évènements tellement oubliés et puis cette petite narration qui sert de fil conducteur très intelligemment.
Je ne sais si c'est parce que je ne vous ai pas lu depuis longtemps mais j'ai trouvé votre style plus épuré. Toujours aussi riche et bien construit mais il va plus à l'essentiel de ce que vous souhaitez faire passer et cela lui va très bien.
Au final, une lecture à l'image d'une retrouvaille, rien n'a changé mais tout à changé. ( ^_^)

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Fred Panassac · il y a
Bonsoir JigoKu Kokoro,
Merci d'être passé me lire, je me souviens bien de nos échanges littéraires sur des textes, je suis ravie de votre retour en ces lieux, et de votre gentil commentaire.
J'ai choisi le format court pour ce texte et je n'ai donc pas pu gaspiller de caractères, la concision est une bonne chose dans une histoire mais je peux toujours donner une suite si j'en ai envie. Merci encore pour votre lecture.

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Joëlle Brethes · il y a
Bon vent et bonne chance à Jean en espérant que peut-être, un jour, Anaïs et lui seront réunis.
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Fred Panassac · il y a
Merci Joëlle, j'y crois aussi !
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Isa D · il y a
Un petit tour d'histoire dans un récit bien mené... Et oui, combien l'homme sait se juger, se punir, se condamner...
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Fred Panassac · il y a
Merci Isa D, d'avoir apprécié cette plongée dans l'Histoire.

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