L'effet Larsen

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Un livre ? Nadja, André Breton. Un texte ? Première soirée, Arthur Rimbaud. Un film ? Trainspotting, Danny Boyle. Une chanson ? I am the walrus, The Beatles  [+]

Image de Hiver 2016
Jean-Guy Larsen filait tout droit sur la soixantaine comme les abeilles sur une brochette de bœuf. Certes, l'image n'était pas bonne mais Jean-Guy n'était pas un littéraire donc on pouvait se lâcher. Face au manque évident d'inspiration de ses parents à sa naissance, Jean-Guy se faisait appeler Larsen. Cela faisait moins mal aux oreilles pour ainsi dire.

En fouillant un peu dans la vie palpitante de Larsen, on découvrait que notre homme était un fan inconditionnel de lancer de disque et de galettes bretonnes. Deux passions qu'il n'avait malheureusement jamais réussi à regrouper en une seule, malgré d'intenses réflexions et quelques essais peu concluants.

Depuis de nombreuses années, Larsen arborait fièrement une moustache très « vintage », bien qu'il n'ait toujours pas compris le véritable sens de ce mot. L'idée d'être à la mode l'ennuyait profondément et quand il était contrarié, le bougre marmonnait dans sa barbe. À l'heure des réseaux sociaux et de Miley Cyrus, ce que Larsen préférait par dessus tout, c'était s'asseoir confortablement sur son canapé avec son journal, un quotidien qui s'agaçait de l'état lamentable de notre société, du fait qu'il puisse faire chaud l'été ou de la rapidité encore inexpliquée des coureurs cyclistes.

Pour faire face à cette complexité contemporaine, Larsen avait pour habitude de se réfugier dans les douces mélodies de son chanteur préféré, René Demeuré, qui chantait à pleine voix et avec engagement que « La nuit, tous les cœurs sont pris », que « Y'en a marre de tout ça » ou encore que « Les fleurs naissent dans tes chants ». Un régal auditif.

Larsen était en effet un adepte de la pensée positive. Les cheveux blancs et le bide en avant, ce géant d'un mètre soixante s'étonnait tous les jours de son physique avantageux. Et quand il n'avait pas encore assez faim pour engloutir son sandwich en triangle poulet mayonnaise ou sa galette au camembert, Larsen prenait le temps de faire une balade non digestive dans les rues de son quartier pour partager sa bonne humeur non contagieuse. Le simple fait de croiser des gens était pour lui synonyme de réussite sociale. Et avec les femmes, Larsen avait beau avoir un faible pour les plus rondes d'entre elles, il fallait bien avouer que la sexualité n'était pas son fort. Il se contentait de les dévorer des yeux avec un large sourire, assez dérangeant tout de même.

Après de brillantes études dans le tourisme à Besançon, Larsen avait finalement opté pour l'empaillage d'animaux. La taxidermie lui permettait de pleinement s'épanouir. « On a qu'une peau mais on n'est pas obligé d'être sur la paille », aimait-il à plaisanter avec le premier venu, c'est-à-dire essentiellement avec lui-même car la blague ne rameutait pas les foules. Larsen n'était pas fou mais il avait tendance à parler tout seul (à voix haute) pour briser le silence quotidien. D'ailleurs, les gens n'avaient pas spécialement peur de lui quand il sortait de sa tanière, excepté peut-être quand il se grattait subitement l'oreille en jappant. Simple déformation professionnelle probablement.

Un jour, quelque chose de relativement grave se produisit. On pouvait lire une crainte inhabituelle dans les yeux de Larsen, un véritable appel au secours. Comme dans le regard des fumeurs électroniques voyant une vraie cigarette. Mais avec encore plus d'intensité. À cet instant, Larsen ne positivait plus, il n'avait plus envie d'écouter ce chanteur Demeuré ou de lancer un 33 tours par la fenêtre. À juste titre, car il était en train de s'étouffer devant sa télé.

Alors qu'il regardait un divertissement hautement culturel sur la première chaîne, un morceau bien trop gros du club sandwich s'était coincé dans sa gorge. Et pendant que Larsen devenait de plus en plus rouge et de moins en moins bon vivant, on entendait le présentateur de l'émission s'époumoner à l'écran : « Alors les amis, vous êtes bien installés sur votre divan ?  Ça va être mortel ! Prêts pour le show ? ». Larsen pestait intérieurement de rater son programme et surtout d'imaginer cette épitaphe le concernant :
« Bienvenue au club Jean-Guy. »

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