L'écho

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Je me gare (je gare ma voiture) sur la place du village (sur une place de parking de la place du village). Il est encore tôt (8h12) ce matin (évidemment : ce ne peut pas être l’après-midi, ou plutôt le soir, 20h12, et plus tôt le soir que l’après-midi, cela ne rime à rien).
Ma voiture (une BM récente) se transforme subitement en Renault 16 : une machine à remonter le temps, assez lentement.
L’endroit est aussi désert qu’un Sahara glacé à la vanille, l’envers doit être pareil, et il fait très froid dehors d’après le thermomètre de l’hiver. Je ne vois personne sur le trottoir (pas même une fille).
Ce village est (a été, fut) le village de mon enfance, mais c’est une façon de parler ; j’y ai plutôt passé, avec mes parents, la majeure partie de mes vacances d’enfant, en visite chez une vielle (à l’époque, déjà) tante canonique de je ne sais plus trop qui, dans la famille. J’ai, en quelque sorte et si l’on peut dire, planté ma tente sentimentale sur le terrain de cette commune - si l’on peut parler de sentiments en ce qui concerne un endroit, mais bon, c’est vrai que je suis attaché à ce village, au moins autant qu’à Perth, en Australie, ou à Walvis- bay (Namibie), ou à new-York.
Ma (?) tante est morte depuis une éternité, ce qui fait longtemps. Aujourd’hui, je suis un représentant de commerce (c’est faux). Je me retrouve là, bêtement garé, voire égaré, au hasard d’un déplacement professionnel (encore faux). En même temps, je me dis que je ne suis pas venu là tout à fait fortuitement et je me dis aussi que quelque chose d’ineffable, voire d’ineffaçable, m’a guidé jusqu’ici.
Bon. La R16 est une bonne voiture.
Je ne reconnais pas le village, je ne reconnais pas la place du village, je ne reconnais pas les maisons. Tout me semble plus petit qu’autrefois (autrefois : il y a une bonne quarantaine d’année, quand j’avais à peu près dix ans). Ce doit être normal : j’ai bien grandi depuis, comme un grand, j’ai surtout vieilli, et tout a rétréci autour de moi ; les maisons, le temps. Et je suis presbyte, maintenant.
Je reste un moment immobile, au volant.
Soudain, je suis dehors. Je claque la portière.
Il y a une bonne quarantaine d’années, mon premier réflexe, en tant qu’esseulé dans le monde à la fin du mois de décembre, gamin en short et cependant emmitouflé - gants, bonnet, gros pull-hiver (over) _ eût (aurait) été d’appeler mes copains, de crier à la cantonade : « CRHISTIAN ! PASCAL ! JEAN-PIERRE ! CAROLE !... » ; j’aurais même, nonobstant ma relative et euphémistique timidité, frappé aux portes de leurs maisons. Nous eussions (aurions) alors reformé la bande de voyous récurrents, endémiques, qui, pendant les vacances scolaires, écumaient la région en commettant de terribles méfaits mineurs. Mais aujourd’hui je sais très bien que je ne rencontrerais au mieux, si j’allais à leur rencontre, et s’ils ne sont pas absents ou morts, que des gens différents de ceux que j’ai connus, ou du moins différents de ceux dont je me souviens.
Bon. Une promenade au grand air me fera le plus grand bien. Je suis un adepte de la marche (à pied, ou à pieds). Il (qui ? mystère de Dieu) fait zéro degré en dessous de zéro, le fond de l’air est frais, c’est le temps idéal-idéal pour faire un peu d’exercice physique et mnémotechnique.
Autrefois, la promenade favorite des petits voyous d’un village (petite ville) semblable à celui dont je parle (celui à propos duquel j’écris) avait pour but le tas d’ordures dudit village, un grand trou à ciel ouvert sur des nuages blancs dans un ciel bleu, une fosse non septique remplie de choses merveilleuses telles que des bouteilles de verre, de vielles télés, de vieilles machines à laver, de vieux pneus de tracteurs, plus diverses autres cochonneries d’une grande variété subtile.
C’est un village de vallée, en Lorraine ; le « tas » est, ou plutôt était, sur le plateau Lorrain.
Je me sens terriblement seul, tout à coup (du lapin, mais oui, j’ai l’impression que quelqu’un m’a frappé la nuque), seul gravissant la côte qui s’avère plus raide que dans mes souvenirs.
J’ai envie de rebrousser chemin. Pour toujours.
Mais c’est impossible : « on en a ou pas », comme le titrait Hemingway (jamais su exactement de quoi il parlait. D’une paire de bonnes chaussures de marche, peut-être ?)
A bout de souffle, au bord de la crise cardiaque, j’arrive à mi pente.
Je me souviens qu’à ce niveau, avec mes copains qui ont certainement succombé depuis des lustres d’une cirrhose, ou, plus romantiquement, à cause de la syphilis ou de la tuberculose, on faisait toujours une pause.
Le flanc opposé de la vallée était devant nous. Superbe. Une petite merveille montagneuse ornée de sapins, comme une carte postale, mais indescriptible - c’est pourquoi je n’essayerai pas de la décrire.
Alors on hurlait des idioties : ADIEU, ADIEU ! (par exemple).
Et l’écho, infaillible, répétait respectueusement : ADIEU, DIEU, dieu...
C’était le bon temps.
La vallée est à mes pieds, de nouveau.
A moi, adulte, maintenant.
Je crie de ma voix de stentor (des grands magasins) : PASCAL, CHRITIAN, CAROLE ! (les prénoms des amis de mon enfance).
Et l’écho me rétorque : « QUI ES-TU ? QUI ES-TU ? »

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