2
min

L'Attente

Image de Arnaud Dupin

Arnaud Dupin

119 lectures

23

Qualifié

La bière était fraîche. C’était la troisième. Le soleil avait mis à l’ombre la terrasse. Il restait pourtant quelque chose de dur, de brûlant, dans l’air. Peut-être était-ce dû à l’épaisseur du silence, celui de la sieste. Ou au crissement des cigales, si lancinant qu’on ne l’entendait plus. Même les mouches étaient muettes, frappées par la torpeur de ce début d’après-midi.
À l’intérieur du café, c’était la pénombre. Le patron faisait des additions à l’extrémité du comptoir. Les lunettes calées à la pointe du nez. Tête baissée.
J’ai jeté un coup d’œil machinal sur ses volets. Fermés. Frappés en plein par la lumière, qui soulignait les jalousies de traits noirs et horizontaux. La peinture partait par endroits, comme une écorce vert pomme. De ces écailles qu’on a tout de suite envie de faire sauter de l’ongle. En laissant apparaître cette sorte de céruse des vieux bois peints de longue date.
Un lézard restait immobile près d’un des gonds. Il ne se passait donc rien dans sa chambre.

Je n’aimais pas l’odeur de la bière. Ni ces gorgées amères qui me donnaient soif. J’aurai voulu boire à ce filet d’eau de la fontaine. La bouche ouverte comme un verre sans fond.
Mais je ne pouvais pas m’exposer. Je devais rester dans l’obscurité de la petite salle de café. Au moins jusqu’à son réveil.
La cloche de l’église sonna un coup : le quart. Machinalement, j’ai regardé ma montre. Le Seigneur avait deux minutes de retard. C’était beaucoup
J’ai fini mon demi d’un trait. En réprimant une grimace. Les coudes sur la table, j’ai déchiqueté méthodiquement le sous-bock en suivant les circonvolutions du dessin imprimé. Puis j’ai allumé une nouvelle cigarette.
Le lézard n’avait pas bougé. Il se laissait rattraper par l’ombre. Je sentais un imperceptible changement dans l’atmosphère. Seulement une impression. Comme un courant d’air. Un souffle de vie revenu. À peine un mouvement. Une sonorité différente du monde.
J’ai hésité à demander une nouvelle bière. Ça n’allait plus tarder. Je risquais de ne pas avoir le temps de la finir. Je boirai en passant près de la fontaine.
Puis le patron a toussé grassement, en se raclant la gorge. Et tout s’est enchaîné très vite. Le lézard s’est enfui. Le volet s’est ouvert doucement. La chambre était encore dans l’obscurité. On ne voyait que deux mains, pesant de chaque côté du bois. Puis les avant-bras, et le buste, et les cheveux blonds glissant des épaules au corsage lorsqu’elle s’est penchée pour rabattre les volets.
Elle avait son chemisier bleu nuit à dessins cachemire. Le col ouvert jusqu’à la naissance des seins. Un sillon large et profond. Elle ne fermait jamais tout de suite les trois premiers boutons.
C’est alors qu’elle m’a vu. Elle a souri gentiment. Elle a contemplé le ciel en plissant les yeux. Ce perpétuel reste de sourire aux lèvres. Et elle s’est accoudée à la fenêtre. En attendant.
Le patron a grommelé :
— Té ! La voilà réveillée.
— Eh oui !
J’ai posé quelques pièces sur la table.
— Vaï, alors à demain, mon pauvre ! a-t-il conclu en revenant à ses comptes.
J’ai traversé la place, et je suis rentré chez moi.

PRIX

Image de Printemps 2017
23

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Volsi
Volsi · il y a
Un instant, une femme - j'ai aussi aimé vos autres instants avec ces autres femmes/filles. Je suis arrivée trop tard pour vous soutenir, mais je resterai attentive à la suite.
·
Image de Arnaud Dupin
Arnaud Dupin · il y a
Il n'est jamais trop tard. Merci d'avoir apprécié.
·
Image de Lizzzz
Lizzzz · il y a
Merci pour l'attente !
·
Image de Yann Jean Eon
Yann Jean Eon · il y a
C’est sympa d’écrire, mais encore mieux d’être lu ! J’aime ton texte et je vote. Si tu en as le courage va voir mon Le magot de Joe Pépin-de-pomme en lice pour le Prix Lucky Luke !
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/le-magot-de-joe-pepin-de-pomme
Merci et bonne route Yann Éon

·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Un pur instant...chargé de ressentis.
·
Image de Pradoline
Pradoline · il y a
Vous avez une belle plume qui raconte avec justesse la légèreté et la profondeur de la situation. L'atmosphère (l'attente) pesante, chaude, est extrêmement bien rendue, rythmée par le mouvement du lézard et des volets. De jolies petites expressions, amusantes, telle "Le Seigneur avait deux minutes de retard..."
·
Image de Vrac
Vrac · il y a
J'adore l'ambiance de ce récit, que rythme le lézard, et l'appel lascif de ces volets qui s'ouvrent, j'aime cette attente
·
Image de Arlo
Arlo · il y a
Un lézard immobile et un Dieu en retard...Belle révélation. J'aime.. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son TTC "le petit voyeur explorateur" et son poème "découverte de l'immensité" dans la matinale en cavale 2016. Bonne soirée à vous.
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle plume pour prodiguer l'optimisme! Bravo! Mon vote! Merci de passer lire et soutenir “Coques de Noisettes” qui est en FINALE pour le Prix Haïkus d’Automne 2016. http://short-edition.com/oeuvre/poetik/coques-de-noisettes
·
Image de Geny Montel
Geny Montel · il y a
Chaude atmosphère d'été où l'on prend le temps de vivre... On ressent bien les émotions du personnage.
·
Image de Evadailleurs
Evadailleurs · il y a
L'attente, l'espoir... Belle écriture, vous m'avez embarquée dans cet après-midi brûlant.
·