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L’architecte de mondes

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Mariette

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En compétition

L’architecte de mondes n’est pas facile à trouver. Tout le monde le sait. Ma traque a commencé depuis des semaines. J’ai interrogé chaque visiteur que j’ai pu croiser, depuis l’aile 18 jusqu’à l’entrée des champs magnétiques. Mais les emprunteurs des chemins pointus ne sont pas généreux. C’est bien connu. Finalement, c’est après avoir irrité tout le quartier Penaud et d’en être banni, après m’être fait des ennemis dans le quartier Joyeux, que mes efforts ont payé. Oh, il a fini par me contacter, l’architecte de mondes. C’était ce matin, directement dans ma messagerie. Il indiquait le chemin à suivre dans mon champ visuel.
Maintenant que je suis à sa porte, je cogne sans ménagement. Il ouvre, l’expression de celui qui retient un pet.

— J’ai eu bien du mal à vous trouver.
— T’as les moyens de payer ?
J’acquiesce.
— Êtes-vous l’architecte de mondes ?
— Oui. Entre.

Il me guide à l’intérieur où l’ameublement se compose en tout et pour tout d’une table triangle. Et... d’une de ces chaises d’équilibre. Oh, j’en ai entendu parler de ces chaises. L’unique pied qu’elle possède est central et seul ceux qui ont trouvé une balance à leur vie sont capables de s’y asseoir sans effort. Lui, s’y assoit avec la grâce d’un éléphant estropié. Et la chaise, même si elle tremble un moment, trouve le moyen de le supporter. De mon côté, rien n’y fait. J’essaie d’allonger mes jambes et manque de m’étaler. L’autre m’observe gaiement. Je râle, tente à nouveau, cette fois en écartant les genoux pour feindre un équilibre et me ramasse pour de bon. Je suis certain que cela l’amuse. Il finit tout de même par me dire « tourne et tire ». C’est sûr, il a apprécié mes échecs. Même s’il le cache bien derrière sa posture courbatue. Je tourne, et tire. Quatre nouveaux pieds apparaissent. L’humiliation me tombe dessus quand je m’assois. Je ne peux m’empêcher de me demander si la chaise s’est mise en mode utilisateur déséquilibré. Quoi qu’il en soit, il sort de grandes feuilles qui débordent sur les bords de la table triangle. Ces plans.

— Ne devrions-nous pas vérifier vos papiers avant de commencer ? Je me suis déjà fait arnaquer.

Il souffle, éreinté.

— OK, mais tu vas devoir sortir. Cette ruse de pilleur est veille comme le temps.

Je n’ai rien d’un pilleur. La preuve, je coopère lorsqu’il me guide vers la sortie.

Inspecter sa maison me semble approprié. Et pour un architecte de mondes (enfin, si c’est ce qu’il est) je m’attendais à un superbe spectacle. Le paysage est faible, la vue ne s’étend pas bien loin et la maison ne contient qu’une pièce. Avec des murs même pas très réguliers. Je me fais peut-être piégé ! Je recule de quelques pas, je suis paré à m’enfuir s’il revient avec une de ces armes qui détruit le cerveau, j’en ai entendu parler dans la cité Passaine pendant mes recherches. Ils sont fous là-bas. Quand il revient avec une nonchalance maîtrisée tous mes sens sont en alerte. Il me fait entrer à nouveau et se laisse tomber avec la même détermination qu’une larve écrabouillée. La chaise calque ses caprices. Il me tend ses identifiants.

— Nickel. Est-ce que c’est votre maison ? Enfin, je veux dire...
Il m’arrête d’un geste de la main, balaie la fin de ma phrase.
— Pas la peine. J’ai l’habitude.On commence ou quoi ?

Je réajuste ma position sur la chaise-des-toqués et aplatis les mains sur sa table.

— Je veux un très, très vaste paysage de montagne. Enneigé ! Des collines à perte de vue. J’insiste la dessus. Il me faudrait marcher des mois si je veux en voir la fin.

Toujours avachi, il m’écoute sans ciller.

— Je veux des animaux, et il doit faire froid. Mais qu’entre 8h et 14h sinon ça devient embêtant. Le vent doit être fort, me siffler dans les oreilles dès que j’ose mettre le pied dehors.
— Je te rajoute quelques étrangers qui sont en vacances ?
— Non ! C’est impératif que j’y sois le seul.
— Bien. Pour le froid, il te faut...
— J’ai déjà la combinaison.

Il ne semble pas le moins du monde contrarié que je lui coupe la parole, gribouille un moment puis reprend.

— La neige, je la mets uniquement en décor où est-ce que tu voudrais la voir tomber aussi ?

Je me triture les doigts, priant pour qu’il ne trouve pas mon idée stupide.

— En fait... J’y ai bien pensé.

Il m’analyse, ennuyé.

— Je veux qu’il neige à chaque fois que j’appuie sur le bouton d’une télécommande.
— OK.

Il gribouille.

— Je veux des vautours faisant leur ronde de 7h à midi. Je suis conscient que leurs ailes fatiguent, mais je suis près à payé le double pour des éventuels remplacements.

Il ne semble pas enclin à prendre la parole alors je poursuis.

— Je veux voir des sangliers tous les 5 jours. Des cerfs et des chamois. Et bouquetins. Des loups aussi.

Il griffonne.

— Les chevreuils ne doivent pas avoir peur de venir jusqu’à mes pieds.

J’hésite à poser la question suivante.

— Les loups. Est-ce qu’ils sont obligés de mordre ?

Il échoue à se retenir de rire, pouffe bruyamment et se tord sur sa chaise qui se débat pour garder la tête haute. Cela m’étonne de ne pas voir son parchemin trempé.

— Des loups restent des loups.
— Je ne veux pas qu’ils puissent approcher à plus de 6 mètres de moi.
— OK.
— Comment allez-vous faire cela ?

J’incline la tête pour tenter d’apercevoir ses notes. Il donne un coup sec sur la table. Je sursaute.

— T’occupe. C’est mon job.
— Quand est-ce que ce sera prêt vous pensez ?
— 9.
— 9 quoi ?
— 9 connexions.

Blasé, il lève les yeux quand il a fini de noircir son parchemin.

— On a terminé.

Il m’invite à sortir, mais je traîne un peu les pieds.

— Quoi encore ?
— Et si je veux ressentir l’air froid me brûler les poumons lorsque je prend une profonde inspiration ?

Je me sens ridicule, mes mots ne se sont pas assemblés comme je l’espérais. Je passe pour une lopette qu’essaie de faire de la poésie.

— Ah, pour ça mec, tu vas devoir acheter l’extension pour le nez. Le casque de réalité virtuelle suffit pas. Et puis, tu pourrais même avoir l’odeur de la crotte de tes cerfs.

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

134 VOIX

CLASSEMENT Très très courts

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RAC · il y a
Original, bien amené, bien écrit. On croit aux personnages même si le sujet très réaliste est traité de façon un peu loufoque. Un très plaisant moment de lecture, merci !
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Mariette · il y a
Merci à toi !
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Patrick Gibon · il y a
de la bonne SF comme j'adôôôre, gentiment déjantée juste une chute que je trouve un peu trop classique vu le reste du scénario. sinon,bravo, adoncques mes *****
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Mariette · il y a
Merci :)
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anonyme · il y a
Magnifique. J'aime beaucoup l'idée!! Si vous avez un court instant pour lire ma TTC en concoure: Merci d'avance et bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-inventions-naissent-mais-les-hommes-meurent-1

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Mariette · il y a
Merci ! Je passerais.
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jean louis · il y a
Superbe ce pouvoir de création ! Est -ce le résultat d'un rêve ? Peu importe, J'apprécie.
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Mariette · il y a
Merci :)
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Céline R · il y a
Une superbe imagination !
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Mariette · il y a
Merci !
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Miraje · il y a
D'un monde à l'autre, on finit par ne plus savoir où l'on est. Astucieux !
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