L'angoisse d'une page blanche

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Pas besoin de sous Pour être bien Pas besoin de vin Pour être saoul D.A  [+]

Image de Automne 2016
C'est une page blanche.

Elle est très angoissée.

Pourquoi ?

Parce que devant elle, depuis des heures, des jours, des semaines même, il y a quelqu'un qui se prend pour un écrivain et qui la menace avec un stylo tout neuf.

La page blanche attend, pétrifiée, le moment où le stylo va s'abattre sur elle et l'ensevelir sous les mots.

C'est peu dire qu'elle est angoissée : elle est terrifiée, et plus l'attente se prolonge, plus grande est sa terreur. De quelles âneries le type qui se prend pour un écrivain va-t-il souiller sa virginité ? Quelles platitudes va-t-il étaler sur son beau papier lisse et satiné, dont la beauté se suffit à elle-même ?

Elle frémit à l'idée des clichés et des idées reçues qui vont peut-être bientôt transformer sa blancheur en un magma informe et sans intérêt. Elle tremble en pensant à la logorrhée qui pourrait la métamorphoser en un brouillon infâme. Elle se lamente en évoquant la belle rigidité craquante de son vélin, qui s'affaissera en un chiffon aussi mou que les phrases déversées prochainement par Celui-qui-se-prend-pour-un-écrivain.

Il ne manquera à ce désastre que la griffure des fautes d'orthographe, des conjugaisons hasardeuses et des accents circonflexes prétentieux et surnuméraires, ceux-là même qui transforment le verbe être à la troisième personne du passé simple en tonneaux des vanités, et la moindre saleté en travaux d'Hercule.

Peut-être même Celui-qui-se-prend-pour-un-écrivain fera-t-il partie des adeptes de l'absence de ponctuation. Cela, elle ne le supporterait décidément pas. Elle songe à la douceur d'une virgule bien placée, à la fermeté d'un point final, aux délices cachés d'un point d'exclamation isolé, qui vous surprend autant qu'il vous enchante. Elle sourit en pensant aux points de suspension si bien nommés... puis se crispe en réalisant que Celui-qui-se-prend-pour-un-écrivain dispose de cette arme redoutable qu'est le point-virgule, et qu'il pourrait l'utiliser sans le moindre discernement, anéantissant tout sur son passage.

Aujourd'hui, la page blanche dispose d'un moment de répit. Celui-qui-se-prend-pour-un-écrivain est occupé ailleurs. Ce nouveau sursis, avec une certaine cruauté, lui laisse tout loisir d'anticiper, dans une angoisse de plus en plus paralysante, les affres de l'outrage qui la menace.

Elle rumine ainsi son amertume et sa détresse, lorsqu’une porte s'entrouvre doucement, dans un grincement léger. Des pas menus se font entendre, se dirigeant en trottinant vers le bureau où elle gît.

Un temps d'arrêt, puis le bruit du pot à crayon fouillé par une petite main.

Et soudain, c'est la caresse, sur sa peau immaculée, d'un crayon de couleur à la mine tendre et soyeuse. La page blanche retient son souffle, attentive au déploiement du trait maladroit mais décidé. De courbes délicates en tracés plus appuyés, le dessin envahit innocemment l'espace vierge. Enfin, l'enfant trace les lettres de son prénom, d'une écriture hésitante. Il contemple son œuvre, puis disparaît comme il était venu.

La page n'est plus blanche. Mais elle est inondée de bonheur.

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Un petit mot pour l'auteur ? 120 commentaires

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Elena Moretto · il y a
la page de notre enfance ne tournera jamais assez..
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Jean Calbrix · il y a
Joli catalogue des tares de celui-qui-se-prend-pour-un-grand-écrivain. On comprend l'agacement de la vierge page. Heureusement qu'il y a le fils de celui-qui... pour venir, avant qu'il ne devienne comme son papa, lui caresser le parchemin. Bravo, Qualsevol Nit, pour ce TTC fort humoristique. Vous avez mon vote.
Vous avez aimé mon carton. Aimerez-vous mon verglas tout autant ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/verglas

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Issouf Sankara · il y a
Captivant.je vote
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Utilisateur désactivé · il y a
Un beau texte, expressif et intéressant à la fois.
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Dominique Hilloulin · il y a
Votre poème insiste sur le côté "élaborateur" de la plume adulte et y oppose la candeur et la spontanéité enfantines ! et nous passerons nos vies d'écrivants à chercher les mots adultes qui retrouveraient la légèreté des dessins d'enfants . Vote coup de coeur pour ce texte, de la part d'un "Artiste" , finaliste automne, ici : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/artiste-1, si cela vous dit!
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Paul Éric Allegraud · il y a
J'adore cette manière de se placer de l'autre côté, de changer d'angle. Un texte fin, une écriture aérée qui ne ferait pas rougir une page blanche. Bravo.
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Yves Le Gouelan · il y a
C'est un commentaire blanc, la plume hésite pour trouver le mot juste qui résume tout, et en fait ils sont deux. Brillant, chaleureux.
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Arielle Maidon · il y a
Blanc peut-être, mais qui me fait rosir de plaisir. Merci!
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Fred Panassac · il y a
C'est vrai que ce "tonneau des vanités" nous soûle de plus en plus, je ne sais pas ce qui leur prend ils ne se regardent plus écrire ou alors se regardent trop, ils et elles nous gavent. Heureusement qu'il y a la chute rafraîchissante pour respirer avec l'enfant, loin des boursouflés du verbe. Merci Qualsevol !
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Arielle Maidon · il y a
Boursouflés du verbe! Ça me rappelle Desproges! Ahahah! Merci, Fred...
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Valoute Claro · il y a
Très joli! Quand la page blanche retourne en enfance...
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Arielle Maidon · il y a
Merci, Valoute. L'enfance et ses promesses....
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Ghost Buster · il y a
C'est beau, ça fait du bien...
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Arielle Maidon · il y a
...comme ces quelques mots, merci!

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