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L'âge d'or

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Daniel Jorêt

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-... comme chacun se croit un Job méconnu...
Cioran

- Voyez ! Mais voyez-les donc ! Comme elles se rengorgent, comme elles se gargarisent, nos gloires de l’heure !
Je ne suis pas jaloux, allez. J'ai connu les cimes de la popularité longtemps avant elles. Chaque mot tombé de ma plume était précieux alors. Les journaux du monde entier se disputaient les plus minces de mes nouvelles à coup de télégrammes et de gros chèques : - « Exclusivité, por favor ! », ils n'avaient que ces mots à la bouche ; et Hollywood surenchérissait via le câble transatlantique. Je puisais l'argent à pleines mains dans la caisse de mon éditeur ; plus fin lettré que bon prévisionniste, le malheureux voulait m'attacher à sa maison pour toujours par ce biais.

- Mais parler d'argent, c'est déjà parler de femmes. J'ai eu mon compte des deux comme on le dirait d'un boxeur groggy. Je vis seul désormais, dans ma villa d'Antibes sauvée de la débâcle après que, se payant sur la bête, les banques eurent vendu les jardins comme terrains à bâtir. J'aime ses toits de tuiles rousses, ses murs ocre jaune, sa fraîcheur, sa paix sépulcrale seulement troublée en surface par un bourdon d’insectes.
C'est tout mon reste ; des chambres ombreuses et vides... des guêpes, des mouches... quelquefois un moustique.

- Mes nouveaux voisins sont charmants pour la plupart ; ce couple de retraités des Postes britanniques, par exemple, qui loue pour la saison la fâcheuse villa mauresque élevée sur l'emplacement de mes courts de tennis. Leur fidélité est sans faille. Chaque printemps les ramène. Ils m'invitent quelquefois à leur rendre visite. Nous jouons aux boules. Nous buvons du vin blanc en choquant nos verres. Je leur raconte mes faits d'armes d'autrefois en les prêtant pour en rire à quelque auteur à succès du moment. Ils croient que je suis journaliste ; une espèce d'écrivain. Grand bien leur fas-se ! Je n'écris plus. Pourquoi écrirais-je ? Et pour qui ? Les lecteurs m’ont fui. Fameux lâchage ! Failli, mon éditeur s'est réfugié en Suisse normande chez sa mère. Une fois l'an, au plus fort des chaleurs estivales, un magazine ignorant si je suis vivant ou mort me consacre une nécrologie vacharde déguisée en rétrospective : « Le Pape du roman post-roman, son œuvre, sa carrière, ses amours », illustrée - ça me manquerait sinon, de ce portrait par Gisèle Freund que je déteste plus que n'importe quoi au monde. J'ai l'air d'un poireau là-dessus. Qui s'en soucie ? Je suis trépassé de mode. Mes « chefs d’œuvre » croupissent aux côtés de ceux de Guy des Cars dans les réserves de la bibliothèque communale de Knockke-le-Zout.

*

- C'est l'aube. La brise de mer secoue les eucalyptus au pied des marches où je suis assis. La lanterne du patio grince au bout de sa chaîne, promesse infaillible d'une belle journée de plus à venir. Une baigneuse matinale dévale à bicyclette la route vers la plage. Ses seins, nus et libres sous un mince tricot de débardeur qui baille, tressautent lorsqu'elle freine à l'abord du virage. Déconfit, vacant, je me fais l'effet d'être de ces vestiges gallo-romains dont la Côte d'Azur est pleine ; un buste de César roulé dans la poussière que dorent les premiers éclats du soleil

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