Klan Kruel Kuisant

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Mississippi, juillet 1867.

Cela fait deux ans que la guerre est terminée. La nation se reconstruit, plus forte, plus unie. Depuis, je parcours les villes. J’accompagne les nouveaux Hommes libres qui ont grandi sans éducation dans la servitude forcée. Maintenant affranchis, leur liberté s’arrête au pied des mots. Les illettrés sont prisonniers de l’ignorance.
En sillonnant la campagne, je fais de mon mieux pour les aider. Devant l’épicerie du village, j’installe une caisse en bois en guise d’écritoire. Les nouvelles vont vite et la file d’attente gonfle rapidement. Ils ne font pas confiance aux blancs. Les entraves ont laissé de profondes entailles que le temps guérira peut-être. Ils ont confiance en moi. Je suis leur frère du Nord, instruit par les Yankees entre deux batailles.
Malgré le passé, il faut bien vivre et l’ancien maître blanc propose maintenant des contrats de métayage. Je lis pour eux les offres, j’explique le contenu du bail, ils donnent leur réponse puis je commence à travailler : je sors mon stylographe de la poche de ma chemise, le trempe dans l’encrier et rédige l’engagement du nouveau métayer.
Le responsable d’exploitation naissant me rétribue comme il le peut. L’entraide est une devise plus bénéfique que le dollar. Lorsque le cortège s’épuise, je me rends à la ville suivante pour continuer à proposer mes services. Le soir venu, je vais au Juke joint et m’attable au fond de la salle pour écouter les airs de blues. Pendant que les mélodies du Sud s’enchaînent, les gens du coin viennent s’entretenir à ma table.
Il y a deux ans, j’ai publié dans la presse mon premier plaidoyer pour les droits des Noirs. C’était un petit événement dans la communauté et même si peu de monde l’a lu, il m’a valu une réputation. Partout où je vais, on m’en parle et on me demande de m’engager dans le combat avec plus de convictions. À tous je réponds que, chaque jour que Dieu fait, je paye pour ce texte et que je ne peux m’impliquer davantage. Puis, je commence un autre discours afin de recruter des troupes pour la lutte. À tous ceux qui viennent me voir, je leur répète la même chose :
— Il faudrait un leader pour mener notre communauté vers plus de droits et de justice. Nous ne sommes que les fils des plantations, notre éducation est bien pauvre. Un meneur d’hommes bien éduqué pourrait affronter les blancs pour défendre notre cause. Il n’y a pas de miracles dans le Sud, mais il y a Papa Legba.
Ce nom instaure la peur dans l’âme de mes interlocuteurs. Je le vois dans leurs yeux terrifiés.
— Il n’est pas aisé de vendre son âme, mais certains l’ont fait et, en un rien de temps, le monde ne pouvait plus se passer d’eux. Il faudrait des gens courageux pour pactiser. Ils deviendraient nos chefs, ils mèneraient le peuple noir vers la victoire. C’est assez simple : à minuit, un soir de pleine lune, il vient vous proposer un marché qu’il suffit d’accepter. Oh, bien sûr, seuls les hommes forts qui ont la foi en Papa Legba pourront résister à son test. L’esprit ne veut pas d’hommes faibles alors, il met le feu en vous. Si vous pouvez survivre à la fournaise, il vous donnera le pouvoir. Si vous n’êtes pas assez forts, vos corps s’embraseront de l’intérieur, votre sang bouillonnera et se transformera en vapeur. J’ai trouvé de nombreux frères brûlés vifs de l’intérieur. Les pauvres n’avaient pas assez la foi en Papa Legba. Ils ne connaissaient pas les secrets de ce genre de pacte. Ah, les pauvres...
Après mon petit discours, je patiente. Je laisse germer l’idée dans l’esprit de ces pauvres êtres influençables. À la fermeture du Juke joint, certains viennent me voir pour me demander de leur dévoiler les secrets d’un pacte réussi. Je leur dis de se rendre à un croisement précis le soir de la prochaine pleine lune et surtout d’avoir foi en Papa Legba.
Cela fait maintenant une semaine que je suis sur la route à écrire et à promettre aux plus naïfs un pacte obscur. Ce soir, c’est la pleine lune et j’ai rendez-vous à minuit au fameux croisement. J’attends dans le noir. J’entends des chevaux au loin. Il s’agit d’un cavalier qui traîne derrière lui une autre monture. Il s’arrête devant moi.
— C’est toi le Noir qui écrit ?
— Oui monsieur.
— Tu sais monter ?
— Oui monsieur, je sais monter. Savez-vous comment vont mes filles, monsieur ?
— Elles vont bien tes filles. Elles sont avec leur mère.
— Merci monsieur.
— Tu penses en avoir attrapé combien ?
— Je ne sais pas monsieur. Six, peut-être sept, monsieur.
— Il en faut cinq et on te laisse tranquille.
— Je sais, monsieur.
— Allez, monte sinon on va être en retard.
J’enfourche le cheval et me cale derrière le type. Nous traversons deux villes avant d’apercevoir l’orée d’une forêt. Arrivés à destination, nous mettons pied à terre, attachons nos canassons et enfilons les robes blanches. La mienne n’a pas de croix rouge cousue sur la poitrine.
Une fois vêtu, j’emboîte le pas de mon éclaireur qui s’enfonce dans les bois par un étroit sentier. Rapidement, j’aperçois des lampes à travers les branchages. La clairière n’est plus qu’à quelques mètres. Mon guide enfile son chapeau pointu. Je l’imite. Nous prenons place au milieu de la foule silencieuse et patientons.
Une heure du matin. Le cortège arrive sans bruit. Je compte les recrues lorsqu’elles passent devant moi : un, deux, trois, quatre. Merde ! Il m’en manque un... Mais très vite, un binôme fait son apparition. Deux de plus ! Maintenant, ils sont six. Ouf, ma dette est payée. Je vais pouvoir retrouver ma famille.
Pendant que les six diables sont préparés, le chapelain appelle à nous ranger. La cérémonie va bientôt commencer.
Un homme se dirige vers moi et me tend un flambeau. Je le saisis et j’attends. Le confesseur commence son prêche :
— Mes chers frères, ce soir nous en avons encore trouvé. Ils n’arrivent pas à avoir nos femmes, ils n’arrivent pas à avoir nos enfants, alors ces bêtes tournent le dos à Dieu. Tous ont été surpris en train de pactiser avec les forces maléfiques de Satan. Tant qu’ils priaient dans les Églises, ils étaient presque humains. Maintenant, ce sont des animaux. Mes chers frères, nous allons accomplir la volonté de Dieu. Nous allons empêcher ces bêtes de continuer leurs œuvres malfaisantes. Allez ! Brûle-les !
C’est à moi...
Torche en main, j’avance vers les martyrs pour enflammer leur bûcher. Au moment d’enfoncer ma torche dans les fagots, j’interromps mon geste. Pendant que la contestation monte dans la foule, je prends de l’élan et envoie la torche enflammée dans l’assistance.
Les frères des villes environnantes ont bien travaillé. La poix déversée dans la clairière durant ces derniers jours s’enflamme aussitôt. Les flammes jaillissent avec soudaineté et grande violence, les robes des suprémacistes prennent feu les unes après les autres.
Très vite, la température devient insupportable. Dans la panique générale, les membres courent dans tous les sens en se passant le flambeau. Je libère les captifs de leurs liens avant que le bûcher ne s’enflamme à son tour. À peine libéré, chacun s’empare de lourdes branches et se met à frapper les capirotes qui tentent d’échapper au génocide.
Au milieu des hurlements, la fraternité se mue, leurs chrysalides flamboyantes disparaissent et j’assiste à l’émergence de corps épris de flammes incandescentes. Je me délecte en voyant ces silhouettes de feu gesticuler de douleur. Leur fin m’apaise.
La plupart sont morts. Il ne reste que le crépitement du feu dévorant et les gémissements à peine audibles des derniers survivants. Les hommes continuent à brûler sur la poix, leur apparence s’améliore nettement. Sur les cadavres, au milieu des lésions sanguinolentes, on peut distinguer les restes carbonisés des costumes collés aux peaux calcinées. Le blanc de la paix a laissé place au noir et rouge qui recouvrent à présent les corps abandonnés dans les flammes mourantes.
Ces nouvelles couleurs s’accommodent davantage avec leur état d’esprit.
L’odeur du charnier me prend le nez et devient écœurante. Je laisse derrière moi la clairière pour enfin rentrer chez moi.

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Un petit mot pour l'auteur ? 78 commentaires

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DEBA WANDJI · il y a
Très beau texte, William.
j'adhère par mes voix et je vous invite à découvrir mon texte en course pour le prix jeunes auteurs https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/etoile-perdue-2
N'hésitez pas de laisser vos impressions en commentaires. Merci!

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Claire Dévas · il y a
Terrifiant. Je ne m'attendais pas à cela et je me suis faites attrapée par le suspense jusqu'à la chute qui m'a mise quelque peu mal à l'aise ayant recueilli le témoignage d'une jeune femme dont le père avait été assassiné par le KKK... Votre narration est impeccable cependant, rien à y redire :-)
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Horrible !!
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Aurélien Azam · il y a
Une atmosphère prenante, et une bonne construction de récit, pile dans le thème du concours. Bravo !
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Pierre Toledano · il y a
Peu importe de savoir quand arrive l'intrigue, moi j'ai trouvé que dès les premières lignes on a envie de lire le reste du texte. Et on se délecte de tout lire jusqu'au dernier mot. Le jury ne s'est pas trompé. Délicieusement horrible !!! Bravo !
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RAC · il y a
Vraiment affreux mais écriture vraiment bien maîtrisée !
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Sam Delazzi · il y a
Très bien écrit effectivement, par contre je ne suis pas tout a fait en accord avec le jury, c'est assez long avant que commence l'intrigue, de plus beaucoup trop de présentation des décors, des personnages, on se demande quand on va venir enfin au but, le texte devient interressant qu'a la moitié a mon avis....
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William Domont · il y a
La lecture du texte nécessite 4 minutes, donc j’espère que ça n’a pas été trop long pour vous pour enfin venir au but !
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Sam Delazzi · il y a
Je n'ai pas dis que le texte était trop long, mais que l'intrigue commençait tardivement.... monsieur n'aime pas la critique ? J'en suis désolé...
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William Domont · il y a
Peut-être que vous n'avez pas fait attention lors de votre lecture mais rédiger et construire un texte aussi complet en moins de 8000 signes n'est pas une tâche facile. Cela nécessite une introduction pour délivrer une fin de qualité. Votre critique par contre est très facile, vous avez votre avis et je me félicite qu'il ne soit pas partagé.
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Sam Delazzi · il y a
Ah mais je n'ai jamais dis que c'était facile, moi j'en serais incapable... je donne juste mon ressenti de lecteur... pour vous expliquer avec des livres, je trouve " la peste " terriblement long à démarrer, par contre j'adore les livres de Daniel Penac qui vont droit aux but dès le début... et effecrivement si vous n'aviez eu que des juges comme moi, vous n'auriez pas gagné car même si je trouve votre récit très bien écrit, je le trouve long a démarrer, c'est tout... et ce n'est que l'avis d'un lecteur parmis tant d'autres...
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Annabelle Revel · il y a
Bravo pour ce texte prenant !!
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Cano Pée · il y a
"Whaou..." mot qui me vient à l'esprit au moment de finir cette histoire (que j'ai lue par curiosité, rapport au prix reçu... Oui, c'est mérité

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