Kermesse au parc Plantin

il y a
3 min
243
lectures
139
Qualifié

Après pas mal d'années consacrées au théâtre, je me consacre aujourd'hui à l'écriture. À mon actif, des nouvelles « Short Édition », bien sûr, mais aussi deux romans d'aventures (un  [+]

Image de Automne 2018
Dimanche, il y avait kermesse, au parc Plantin.
Arrivé depuis peu en célibataire déraciné, loin de toute connaissance, ce sont sans doute les rires et la musique, et ce besoin atavique de se rapprocher de ses congénères, qui m’ont poussé à me mêler à cet événement. Ça, et la bribe de discussion entre mes deux voisines, saisie la veille d’une oreille pas si distraite. Non pas que je les espionne sans cesse, mais ce sont deux belles femmes de moins de trente ans, comme moi, et la solitude me pèse... À vrai dire, je n’ai d’yeux que pour Cynthia, Amandine souffrant d’une légère mais disgracieuse adiposité, séquelle d’une récente grossesse. Ce qui ne semble pas déranger Cynthia, puisqu’elles vivent ensemble et sont toutes deux les parentes de ce petit être devenu soudain le centre de leur existence. D’ailleurs, cet homoncule vagissant à toute heure réussit à me tenir éloigné de ses mères plus sûrement que la conscience de bander pour une fille inaccessible.
Ce qui ne m’a pas empêché, dimanche, de guetter leur départ pour le parc et de leur emboîter le pas un quart d’heure plus tard. Je ne nourrissais évidemment pas l’espoir de séduire la brune Cynthia, mais j’envisageais de les aborder, comme par hasard, alors qu’elles seraient en compagnie d’autres femmes. Je me disais qu’elles ne fréquentaient peut-être pas que des lesbiennes...
Je déambulais donc d’un pas léger entre les différents stands où se pressaient des enfants de tout âge qu’essayaient de canaliser des parents dépassés mais rieurs. Je tentais de repérer parmi la foule mes charmantes voisines, lorsque mon attention fut attirée par un attroupement : au milieu d’une large pelouse, de nombreux couples, assez jeunes dans l’ensemble, faisaient cercle autour d’un espace plat. De cette assemblée bigarrée émanait une certaine fébrilité.
Jouant des coudes et de ma corpulence plutôt fluette, je me faufilais au premier rang et restais ébahi devant le spectacle qui m’attendait ! Sur une surface d’environ trois mètres sur cinq, une bande de moquette représentait une espèce de piste... À l’une des extrémités dans le sens de la longueur, se tenaient des pères, chacun maintenant un gamin sur ce qui figurait une ligne de départ. À l’autre bout, les mamans étaient prêtes à encourager leur rejeton, les bras déjà tendus vers le futur champion. Une course de bébés ! Mon ingénuité dans le domaine de la petite enfance m’interdisait d’estimer leur âge, mais visiblement, aucun de ces nourrissons n’était en capacité de se déplacer autrement qu’à quatre pattes. Me souvenant avoir aperçu, un peu plus loin, des gosses de six ou huit ans qui s’affrontaient les jambes prises dans un sac, je me demandais un instant si l’on organisait des catégories intermédiaires, et quelles en étaient les particularités.
La meneuse de jeu, bras levé, avait commencé le compte à rebours et déjà les mères s’époumonaient à l’adresse de leur Camille, Nathan, Hugo, Louise, Léo, Manon, Jade et autre Raphaël. Les plus éveillés des galopins s’efforçaient de se dégager de l’emprise paternelle tandis que d’autres restaient sourds à l’agitation bruyante de leurs aînés et continuaient à se passionner pour un brin d’herbe, un caillou ou n’importe quel truc à portée de leurs menottes malhabiles.
Au top départ, l’intensité sonore et la tension montèrent de plusieurs crans. Un marmot, tétanisé par la brutale amplification, éclata en sanglots, le cul vissé dans sa couche-culotte. Côté femme, ce n’était que tempête de bras qu’accompagnait un brouhaha de prénoms, filant vers les aigus au fur et à mesure de la progression des mouflets. Chez les hommes, la tonalité était plus grave, mais la ferveur non moins véhémente. Ça poussait dans les rangs ! Son lardon de la voix, et du coude son voisin ! Le taux de testostérone approchait dangereusement le point de rupture qui précède le pugilat, mais ce n’est pas dans une affirmation virile que se déclencha l’échauffourée. Deux bambins au coude à coude venaient de franchir, arrachés du tapis par des mains maternelles, les derniers centimètres de course... Les deux mères revendiquaient la victoire de leur bout de chou, soutenues qui par ses amies, qui par sa famille, à moins que deux clans ne se soient formés selon qu’on habitait de l’un ou de l’autre côté de parc, l’espace vert marquant la limite entre les quartiers commerçants du centre à l’est et ce qu’on appelait encore, il n’y a pas si longtemps, les faubourgs ouvriers, à l’ouest.
La bordée de nom d’oiseaux qui fit office de première salve se mua aussitôt en crêpage de chignon dans les règles, à supposer qu’il y en ait, pour ce genre de rixe ! De nature craintive, pour ne pas dire pétochard, je m’éloignais bien vite de l’arène, en baissant la tête sous les objectifs de la dizaine de téléphones portables qui filmaient l’empoignade. Passé la petite foule de voyeurs 2.0, je jetais un dernier coup d’œil à la scène : les hommes s’étaient mis de la partie, non pas pour défendre l’honneur de leur dame, mais pour tenter de séparer les harpies qui leur servaient de conjointe.
Sur la terrasse du bistrot qui faisait face à la sortie sud, mes deux voisines buvaient tranquillement une bière. Je les rejoignis pour leur conter l’événement, et c’est ainsi que je pus assister à l’épilogue que peu des témoins de la bataille connaissent : nous aperçûmes les deux femmes à l’origine de l’incident se diriger l’une vers l’autre, l’air à la fois penaud et en colère. J’imaginais mal qu’elles veuillent encore en découdre, vu qu’elles avaient chacune leur bébé dans les bras... La vérité était plus surprenante : par je ne sais quel malicieux coup du sort, dans la mêlée, elles avaient échangé leur gamin !

139
139

Un petit mot pour l'auteur ? 44 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de LES HISTOIRES DE RAC
LES HISTOIRES DE RAC · il y a
Très sympa et très bien vu ! J'ai couru avec vous !
Image de Adlyne Bonhomme
Adlyne Bonhomme · il y a
Bien écrit j'aime surtout la fin mes 5 voix avec plaisir

Venez découvrir mon poème en compétition et merci de voter https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/je-tresse-lodeur

Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un récit bien écrit qui surprend par sa chute.
Je suis en finale du prix "faites sourire" avec un conte de fée "marin" que je vous invite à aller lire et à soutenir si tel est votre désir. Merci.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/a-labordage-2

Image de jc jr
jc jr · il y a
Pour une fois , que les papas ne sont pas dans la rixe ! Mes votes et je vous invite :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-bilan-1

Image de Jean Calbrix
Jean Calbrix · il y a
Bravo, Paul Eric, pour cette course insolite racontée avec des expressions croustillantes. Vous avez mes cinq voix.
Je vous invite à une balade poétique dans les dunes : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes

Image de Daniel Nallade
Daniel Nallade · il y a
Un écrit plein de tendresse pour la gent masculine! Malicieux auteur qui dans le verbe transpose l'art musculaire. Les furies, d'un Brassens au dialogue d'un Audiard, l'histoire mérite en bon scénar le prix samaritain. Mes voix pour mes sœurs! ( J'ai un amour unique qui vous attend avec plaisir sur ma page). Bonne fin de journée!
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Joliment écrit et chute très bien servie.
Image de Luc Michel
Luc Michel · il y a
Original, il fallait y penser !
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Tellement réaliste! Une belle écriture! mes 5 voix!
Venez voir ma dernière peinture: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/dumbledores-tattoo-1

Image de Lili Caudéran
Lili Caudéran · il y a
Un petit instant de lecture jubilatoire ! Un scénario pour un court métrage qui ne manquerait pas de piquant. Mes 5 voix !
Image de Paul Éric Allegraud
Paul Éric Allegraud · il y a
Merci Mamounette. C'est vrai que ça ferait un petit film sympa ;-)

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Les bagues

Blandine Rigollot

Vous êtes là. Vous êtes toutes là, sagement blotties dans vos écrins dont les parois brûlent depuis longtemps sous l’assaut de vos feux. Béryl, améthyste, perle, grenat, cristal... Ma... [+]