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C’est là qu’elle bascule et qu’elle lève tous ses filtres. Je sais qu’elle ne peut faire ça qu’avec moi, elle a confiance : « être elle-même pour de vrai » et sortir en mots tout ce qui se passe dans sa caboche sans craindre le moindre jugement.
Oui, bien sûr, parfois je trouve qu’elle mériterait la camisole, mais je me garde bien de le lui dire. Et puis, ça fait parti de son charme. Je crois.

Elle se met à me décomposer oralement chaque pan de sa soirée, à découper finement les moindres gestes et mots de l’homme avec qui elle a passé les dernières heures, Et à férocement les décrypter. Monsieur passe au tamis.
Sa loupe est rarement cordiale.

Elle tient mordicus qu’elle ne fréquente pas les sites de rencontre pour tromper sa solitude mais pour mener des recherches hautement sociologiques.
Elle s’autoproclame ethnologue avec fierté.

Moi je le sais, elle est en quête de réponses profondes.
Il y a au fond d’elle une gosse effrayée qui a juste besoin d’être rassurée.
Cette femme multiplie les confrontations avec son prochain à la recherche de la moindre once de bienveillance.
Elle m’assure qu’elle aime l’humain malgré toutes les raisons qu’elle a de le détester, elle a juste besoin de collecter toujours plus de preuves. Pour tenir.
Quand même, trop souvent, elle se prend dans la gueule comme elle n’est pas adaptée.
Elle dit qu’elle ne comprend pas les gens et leur fonctionnement, qu’elle a besoin de savoir comment et pourquoi. Comme si l’autre était une mécanique. Pour creuser, elle n’a pas trouvé d’autre solution que de s’y heurter fort, au monde et à l’autre.
Malheureusement, en bonne non-adaptée qu’elle est sans doute, sa technique finit à chaque fois par un presqu’échec.
Presque parce qu’elle apprend, quand même, sur l’humain et sur elle-même, de chaque homme qu’elle fréquente, même si ce n’est que quelques heures.
Presque parce qu’elle assimile, oui, mais qu’elle en ressort toujours un peu plus abîmée.

Puisque c’est une sauvage...Alors elle se terre, lèche ses blessures, se recroqueville le temps de reprendre des forces et, quand ça va mieux, replonge dans le mâle encore pire fort.
Elle a la tête dure, ma préférée : « Je veux décortiquer et comprendre jusqu’à ce que mort s’en suive ! » qu’elle répète à chaque fin de vautrage.

Le lendemain, elle repart pour un nouveau date avec le pas assuré de la guerrière. Et moi je m’inquiète un peu plus.
Lundi, elle avait la jauge d’énergie à fond de balle... Aujourd’hui, je l’ai senti un peu plus lasse, alors j’ai eu peur.
Je le sentais pas, et puis, on est reliées toutes les deux, on a la connexion des sœurs des vies d’avant. Quand mon intuition me retourne le ventre, c’est rarement une bonne chose.

J’avais envie de lui téléphoner toute la soirée, ça aurait été en vain, elle ne répond pas. Pas aux textos non plus... quand elle est en galante compagnie, jamais elle ne répond, elle trouve ça impoli. Quant aux appels, vraiment elle déteste ça.
« Les appels, ça m’enferme les pensées, je supporte pas, je dois me concentrer sur une voix sans voir les lèvres bougées, sans voir les émotions dans les yeux de l’autre, et je ne peux même pas laisser ma tête vagabonder où elle veut, sinon je perds le fil de la conversation et l’autre se vexe. Le téléphone c’est une prison subtile qui n’autorise pas mes neurones à suivre librement le chemin dont ils ont envie.
La torture !»

Les soirs où mon intuition me crispe le ventre, je ne peux que prendre mon mal en patience et attendre qu’elle rentre plus ou moins écorchée vive.

Elle dit que si elle y retourne quand même c’est parce qu’elle est fascinée par leurs faiblesses et leurs erreurs, qui n’en sont peut-être pas pour eux, d’ailleurs, elle en a bien conscience.
Puis que le pourquoi derrière chaque acte, ça l’obsède et la passionne.
Elle trouve que dans les relations amoureuses, quoi qu’il en dise, l’autre finit toujours par se dévoiler. Par littéralement se foutre à poil. Révéler ses qualités, ses défauts, son histoire... Lâcher prise et faire tomber les armes.
Exactement ce qu’elle ne sait pas faire.
Elle n’y arrive pas.
Accepter d’enlever ses fringues, c’est être déjà beaucoup trop vulnérable.
Laisser l’autre la toucher et lui procurer des frissons non-contrôlés, c’est quand même pas mal.
Par contre, lâcher prise, rentrer ses griffes, ne pas dénuder ses crocs, c’est trop lui demander.
Elle reste sur le qui-vive quoi qu’il se passe.

A côté de ça, facilement, elle tombe amoureuse.

Parfois dès la première seconde, parfois après quelques rendez-vous.

Parfois ça dure juste cette première seconde, ou ça dure quelques mois...

Elle tombe en amour en un claquement de doigt, en désamour aussi vite.

Brûler puis congeler soudain.

Autant dire que ça en a perturbé plus d’un...

Son cœur ne sait pas tenir la distance parce qu’il la protège : Elle est bien trop sensible et intense.

Enfin, c’est ainsi qu’elle l’analyse.




Disséquer, faire des autopsies de tout et rien tout le temps... Elle aime ça, c’est vrai. Mais elle n’a pas le choix, en fait. C’est un peu comme une malédiction. Son cerveau le fait tout seul tout le temps.

[à suivre]
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