Jules

il y a
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En compétition

Ecrire des lettres, c'est se mettre nu devant les fantômes ; ils attendent ce moment avidement. Les baisers écrits ne parviennent pas à destination, les fantômes les boivent en route. Kafka !  [+]

Image de Été 2020

Une étincelle raya le ciel étoilé d’un rêve fatigué. Jean se réveilla et fut pris d’un vertige. Vide, il se trouvait vide de tout… de tout et même de l’alcool qu’il avait bu la veille. Il se redressa sur ses fesses, alluma son portable pour faire un peu de lumière et tenta de fermer son odorat à l’effroyable odeur d’urine qui habitait ce sous-sol. Quelques vélos, qui avaient dormi avec lui sur le béton glacé, somnolaient encore. L’un d’entre eux, amputé d’une roue, semblait le regarder de travers.
Huit heures. Il lui restait une heure pour arriver au centre, s’y décrasser, et boire un café. Voilà déjà trois mois qu’on lui promettait aussi une place d’hébergement et un lit pour la nuit. Mais d’autres le précédaient toujours dans la file. Il se doutait bien qu’on le repoussait derrière de soi-disant urgences… des pistonnés… des plus malheureux, paraît-il. Il râlait. Il râlait mais il savait. Il savait que du fond du trou où il se débattait, la terre sous lui grouillait encore de ces plus malheureux. De ceux qui n’ont même plus cette étincelle, cet espoir sans cesse plus ténu de retrouver ce monde où on ferme sur soi une porte avant d’aller gagner sa vie.
Un sentiment de malaise et une peur sournoise le tenaillaient. Dans son hébétude, il cherchait tout à la fois à l’identifier et à la repousser pour ne pas l’affronter. Puis, lorsqu’il fut tout à fait éveillé, elle se jeta sur lui et le terrassa. Son portable déchargé n’avait éclairé qu’une bulle d’espace devant lui avant de s’éteindre tout à fait. Sa main partit à sa recherche mais ne le trouva pas. En tâtonnant, elle cherchait aussi autre chose… quelqu’un.
Son corps était froid là où sa chaleur aurait dû se mêler à la sienne. Sa joue était sèche là où sa langue aurait dû la caresser de sa tendre affection.
— Jules ?
Comme en réponse, un jour sale pénétrait par le vasistas. Une odeur, plus sale encore, émanait d’une vague forme, tout au bout de la pièce. Jules…
— JUUUUUUUUUUUUULES !!!
—...
Voilà… Après son boulot, après sa femme, après sa dignité, Jules venait lui aussi de l’abandonner. Il se leva péniblement et partit enfouir sa main dans le pelage froid et rêche de son dernier ami. Le chien s’était éloigné à l’autre bout de la pièce pour rendre sa vie. Elle avait pris la forme d’une flaque de bave blanchâtre. Ses larmes le prirent par surprise. Il ne se savait pas capable de pleurer encore. Comme rassurées par ce monde sordide où elles venaient de surgir, elles en appelèrent d’autres. Il se mit à sangloter comme un enfant qui a perdu sa mère dans une fête foraine.
Il se revit donner les clefs de cet appartement qu’il ne pouvait plus payer à la dame de l’agence de son ancien quartier. Elle fuyait son regard. Elle préférait le tenir obstinément fixé sur l’énorme sac qu’il avait posé à l’entrée… et sur Jules… ce pauvre chien qui, comme son client, partait pour l’enfer de la rue. C’était le jour du printemps. Le jour où les huissiers se lèvent avec un goût de cendre dans la bouche et regrettent de ne pas partir travailler en usine. Lui n’avait pas fait d’histoire. À quoi bon. Il avait précédé son expulsion de quelques heures pour épargner à ses voisins ce spectacle immonde. Ce spectacle brutal d’un autre temps. D’un temps où on frappait aux portes pour jeter les gens au malheur. Un autre malheur. Un malheur plus terrible que le sien et qui avait emporté ses grands-parents maternels avant même sa naissance.
Six mois déjà. Six mois pour n’être plus rien. Et depuis deux jours, dans sa poche, une mise en demeure de payer une pension à celle qui avait été tout pour lui et l’avait trahi. Celle qu’il aimait encore. Qu’il aimait comme on aime un bourreau qui pénètre dans votre cellule en souriant, parce qu’on sait, on sent, qu’aujourd’hui il a moins le cœur à l’ouvrage. Il eut l’idée absurde de lui téléphoner pour la prévenir de cette perte. Entendre sa voix. Elle l’aimait bien Jules. C’est elle qui l’avait ramené à la maison. Une petite boule qui jappait en appelant sa mère. Enfin lui aussi, à une époque, elle l’avait aimé.
Une pension… il ricana entre deux spasmes… entre deux larmes. Le jour avança ses pions et Jules apparut pour ce qu’il était maintenant, un corps que des mouches, venues d’on ne sait où, agaçaient déjà de leur bourdonnement. Il referma, comme on ferme des yeux, les babines retroussées de son Jules sur ses dents découvertes. Il était maigre et vieux, mais étrangement lourd. La mort l’avait comme lesté d’une âme à contretemps. Il le porta tout au bout du couloir, dans une cave pleine de choses tout aussi morte que lui. Ce soir, cette nuit, il l’emporterait dans le parc où ils aimaient se promener. Il avait toute une journée pour trouver où voler une pelle. Il l’enfouirait parmi les fleurs.
Julien le vit entrer seul et se précipita pour venir l’accueillir. Il lui enleva la laisse morte qu’il tenait à son poignet et lui serra longuement l’épaule avant de filer lui remplir une tasse de café. Jean s’était un peu attardé, il ignorait à quel moment ce temps s’était échappé de sa vie. Ses frères fantômes quittaient déjà les lieux. Il voulut se relever pour aller prendre sa douche avant qu’il soit trop tard, mais le garçon l’en empêcha.
— Bois tranquillement ! Mange ! Fais-toi des tartines. Je fermerai derrière tout le monde, mais tu pourras rester et te laver pendant que je ferais mon ménage… Il a souffert ?
— Je ne sais pas. Hier il était bizarre. Il ne voulait pas que je dorme. Mais j’avais bu. Je dors quand je bois trop.
— En tout cas il ne souffre plus. Saleté de cancer… Je vais te trouver un hébergement. Ce sera plus facile maintenant. Les endroits comme ici, où on accepte les animaux, sont très rares. Mais sans lui ce sera plus facile.
— Oui… Oui plus facile sans lui… L’ennui c’est que sans lui… Il me reste quoi sans lui ? J’aurais besoin d’une pelle. Je veux l’enterrer. Qu’on n’aille pas me le brûler…
— Je te trouverai ça… Mange.

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James Wouaal  Commentaire de l'auteur · il y a
Un grand merci à tous !
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Abi Allano · il y a
T es pénible hein, mais tu le sais déjà...
Bon, ben mes voix quand même puisque tu écris si bien...

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James Wouaal · il y a
Pénible ? Mais non, pas du tout.
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Joëlle Brethes · il y a
Belle écriture porteuse d'émotion...
Trahi par sa femme, sans boulot et sans toit, Jean n'avait plus que son fidèle chien, obstacle à un relogement... Le voici maintenant tout seul mais ironiquement meilleur candidat pour un hébergement :(
Je partage son chagrin et lui souhaite des jours meilleurs...

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Julien1965 · il y a
Texte très touchant sur la mort, la précarité et la solitude extrême. Merci à vous !
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Chateaubriante · il y a
quand je peux, je m'arrête
pour discuter un peu
pour prendre des nouvelles
surtout pour écouter
l'histoire d'une autre vie
l'un peint quand l'autre chante
certain baisse les yeux
et parfois ils sont deux
un homme et une femme
ou bien avec un chien

à chaque fois, j'ai honte
de notre société
civilité normée
qui détourne les yeux
coupable et responsable
d'avoir volé des vies
d'avoir mis à la rue
ceux qu'ils disent vagabonds
qui n'ont pas eu la chance
qui n'ont pas eu de place
autre qu'un bout d'trottoir

oui, je m'arrête souvent
j'finis par les connaître
et on se dit bonjour
j'vais au boulot à pied
même heure et même endroit
ainsi tous les matins
quand ils sortent du centre

j'ai honte

merci James
vos mots me touchent et vous savez les mettre en forme

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James Wouaal · il y a
Merci beaucoup !!!
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jc jr · il y a
Ce texte fait partie des promenades, que l'on évite, pour ne pas être confronté à la misère et à l'exclusion.C'est écrasant de vérité et de misère dans cette exclusion, dont on détourne le regard. Émouvant rappel.
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JLK · il y a
"La mort l'avait comme lesté d'une âme à contretemps."
De ces phrases qu'on garde en mémoire. Chouette texte.

Des fois, c'est Toutou qui reste...

Sac à vin et Sac à puces
Sont sous un pont.
Sac à vin dans la nuit glacée
Meurt sous ses cartons.
Qui reste seul au monde
Sous le pont,
Hurlant à la mort
Encore et encore?

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James Wouaal · il y a
Merci pour ce joli poème. Tiens, à titre tout à fait exceptionnel et pour te remercier, je t'offre un extrait de mon chef d'oeuvre éphéméridien où tu retrouvera ton ami Dédé !


23 mai

Didier 1822-1867

Didier, plus connu de son vivant sous l’aimable vocable de Dédé l’écluse, en raison de la formidable quantité de liquide qu’il était capable de laisser passer vers son moi profond, est mort le dix août 1867. Il fut transporté dans un linge de son domicile (sous le pont de Grenelle), jusqu’au cimetière du même nom. Durant toute la procession, il tomba des pétales de rose en forme d’angelots stylisés sur ses restes mortels.

Avant ce jour, Dédé n’avait guère fait parler de lui, c’était un ivrogne célibataire et querelleur qui travaillait peu et ne s’exprimait qu’en jurant atrocement. Le miracle des pétales reste toutefois sujet à caution, les deux seuls témoins étant Titi la cervoise et Jojo la distille, deux autres ivrognes de ses amis qui transportaient le saint vers son lieu de repos.


https://www.amazon.fr/dp/1793068402

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Chateaubriante · il y a
j'achète
merci James

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JLK · il y a
😊😊😊
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Long John Loodmer · il y a
Je n'ai pas le monopole du coeur
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Françoise Mornas · il y a
Emouvant et triste, parfois la mort d'un chien est la goutte d'eau qui fait déborder le vase, qui enlève tout sens à la vie.
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Lili Caudéran · il y a
Heureuse de te retrouver par hasard car je me promène de moins en moins par ici... Mais quand je vois apparaître l'irrésistible petit moine, j'ai envie de rester un moment en sa compagnie et pas pour me confesser.... Ce serait beaucoup trop long. Bravo James, tu sais écrire sur la détresse humaine parce que, sûrement, ton cœur est grand ouvert.
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James Wouaal · il y a
Pas du tout Lili, en fait je suis une véritable et prodigieuse enflure. Simplement, si je m'essaye à parler de milliardaires heureux dans mes histoires, je crains de dire des bêtises... :))
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Lili Caudéran · il y a
Ben écoute, bizarrement, c'est une espèce que je côtoie et connais très très peu !

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