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Jour de colère

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Les yeux sans cesse rivés sur l’écran géant du Stade de France, Thomas guettait le moindre mouvement qui pourrait s’avérer décisif dans l’optique d’une victoire de l’équipe de France de League of Legends face à l’adversaire coréen, redoutable, coriace et invaincu depuis le début de la Coupe du Monde. Cela faisait douze minutes qu’autour du baron Nashor, les dix champions cherchaient à prendre le contrôle de l’objectif. Les combats et les prises d’inhibiteurs s’enchaînaient, sans qu’aucune équipe ne parvînt à prendre l’avantage sur son adversaire. Les commentateurs francophones entretenaient une véritable atmosphère volcanique dans l’arène. La tension était à son comble depuis le début de ce cinquième set démentiel et que la France devait remporter pour aller en finale du tournoi.
Thomas était si nerveux et happé par le suspens fantastique du match qu’il n’avait pas même remarqué que son voisin de gauche avait déserté sa place. Qui plus est, le soleil brûlait en cette fin d’après-midi caniculaire, et la ventilation, qui tournait à plein régime, ne suffisait même plus à réduire la température extrême des lieux. Le supporteur avait chaud et transpirait, tant l’énergie qui se dégageait des lieux demeurait formidable et explosive, et ne prenait pas garde à ce qui se passait autour de lui. Le stade de France rêvait d’exploser de joie. Il se laissait si intensément échauffer par la passion des supporteurs, qu’il n’attendait que la délivrance pour cracher la lave de la folie victorieuse, ou le magma virulent d’une révoltante défaite.
C’est alors que le forestier de l’équipe de France s’empara du baron par un saut éclair réflexe et un châtiment de haut vol, alors que la Corée croyait avoir enfin pris l’avantage après s’être retrouvée en avantage numérique après un combat d’équipe qui avait laissé les Français à deux contre quatre. Le stade explosa, comme si la chaleur accumulée avait permis de lâcher une énergie tellurique exceptionnelle. Thomas pris son voisin de droite dans ses bras, tandis que les commentateurs maintenaient l’atmosphère dans une tension hors du commun. On crut entendre des pétards fumigènes, comme si la joie des fans de football s’unissait à celle des fans de gaming.
Thomas voulut saisir celui qui était à sa gauche. Il venait tout juste de revenir. Il le prit dans ses bras et commença à hurler de joie. C’est alors que tout bascula.
Il sentit quelque chose de froid taillader sa chemise puis sa peau, et pénétrer profondément dans ses os, au niveau de la poitrine. Il sentit une vive douleur, regarda son voisin lui sourire avec cruauté, puis perdit connaissance. C’est à peine s’il entendit autour de lui des cris de panique et des mouvements de foule.

Karim continua alors de perpétrer son massacre, accompagné de ses amis placés dans tout le stade avec la collusion de quelques vigiles très grassement payés. La fournaise du public en furie devant ce spectacle diabolique, infernal, nouvelle preuve de la décadence des mécréants, le révulsait. La panique commençait enfin à gagner les rangs de ce peuple misérable, trop occupé à mépriser les décrets du dieu et de son messager. Ils étaient douze fidèles dans tout le stade, occupés à mitrailler, égorger, poignarder et à changer cette chaleur de fête en volcan de terreur.
Personne ne cherchait à résister aux envoyés du dieu, serviteurs de son messager, vrais croyants dans cette France croisée et perdue dans son incroyance. Car Allah reconnaissait les siens, et le protégerait jusqu’au bout de son œuvre de purification et de purgation du globe terrestre. Rien ne pourrait arrêter Karim dans sa folie meurtrière, si ce n’est la mort.

José, policier, était à cran. Cela faisait trois jours que dans son commissariat, la climatisation était hors-service. La chaleur était insoutenable. La canicule qui durait depuis une semaine avait démoralisé la plupart de ses collègues. La finale de la coupe du monde de League of Legends, il en avait entendu parler de loin. En tout cas, il n’avait rien suivi du tournoi jusqu’à aujourd’hui.
Il rongeait son frein entre deux dépôts de plainte, quand surgit son supérieur, catastrophé. Un terrible attentat avait frappé la France au cœur. L’agent des forces de l’ordre se remémora toutes les occasions manquées, toutes les petites frappes relâchées dix fois, vingt fois, qui avait dû se radicaliser en toute impunité. On avait dû vaguement se contenter de noter leurs identités sur une fiche S, avant de se dire que peut-être, il faudrait les arrêter. Son esprit colérique, échauffé par tant de laisser-aller au sommet de l’État, se dit malgré tout qu’il fallait servir le pays. Quel que soit le prix à payer pour lui.
Il savait qu’il n’en reviendrait peut-être pas. Mais quand il entendit les premiers retours du violent carnage qui avait lieu dans l’arène des champions, son esprit se dit que le jour de la fin était peut-être venu. Il voyait sa vie défiler. Qui peut se préparer psychologiquement à l’éventualité de la mort ? Personne.

Michel, journaliste d’une grande chaîne d’information française, était l’un des envoyés spéciaux envoyés sur les lieux pour retranscrire les premiers éléments d’information qui ressortaient des officiels présents. On parlait d’un nombre de morts effrayants. Certains disaient cent, d’autres trois cents, d’autres près d’un millier.
Les explosions, les tirs, les hurlements ne cessaient pas dans le stade. Une éruption de l’islam dans sa version radicale. Michel ne pensait même plus à la chaleur environnante. Il fallait apparaître serein, détendu, et détailler les événements dans leur atrocité la plus crue. Les sirènes hurlantes des véhicules de la police nationale, de la gendarmerie et de l’armée faisaient monter la tension à son paroxysme.

Sur Twitter, Andréa découvrit la nouvelle des attentats en cours. Catastrophée par la possible perte de son petit ami, Thomas, elle alluma son poste de télévision. La canicule des alentours, elle n’y prêtait plus attention. Elle en avait oublié la gamelle d’eau de son chat, qui miaulait. Seul comptait pour elle la survie et la bonne santé de son chéri. Sur la Quinze, on annonçait un bilan provisoire d’au moins cinq cents morts, quatre cents blessés, et trois mille otages. La Seize ne disait guère mieux. La Vingt-Six et la Vingt-Sept annonçaient, à peu de choses près, les mêmes chiffres.
La colère et la tristesse envahissaient peu à peu son cœur. La violence des images, où elle traquait un espoir de voir son petit ami en vie, la désespérait un peu plus chaque seconde. Tout à coup, le téléphone sonna.

Alors que la canicule frappait dans tout le pays, que les fortes températures faisaient des ravages, les services hospitaliers se mirent en état d’alerte. En quelques secondes, les urgences avaient dû enclencher le plan blanc. Les massacres avaient atteint une ampleur inédite, et les hôpitaux étaient en ébullition.
Yasmina, aide-soignante, était révoltée les terroristes qui dénaturaient l’islam, et lui donnait un visage si violent, et si intolérant. Elle en était parfois tentée d’apostasier. Mais elle gardait confiance en Allah, et se disait qu’elle perdrait tous ses repères.
Le premier corps qu’elle vit arriver fut celui d’un certain Thomas. Identifié grâce à ses documents d’identité, il était entre la vie et la mort. Il avait reçu un terrible coup de couteau qui avait raté de peu le cœur et perdu beaucoup de sang. Elle contacta sa famille, en particulier cette Andréa qu’on lui avait dit d’appeler.

Partout, ce fut une éruption révoltée, un torrent d’incompréhension, un flux de cris incontrôlés. Une détresse au goût volcanique.

PRIX

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Vianney Roche-Bruyn  Commentaire de l'auteur · il y a
Petit défi. Serez-vous capable de le relever ?

Ne pas m'inciter de manière sournoise avec un langage mielleux à venir sur votre texte en y ajoutant le titre ou le lien. J'attends la gratuité dans les échanges.

Corollaire : tout auteur utilisant l'expression "si le cœur vous en dit" sera bloqué. Qu'on se le dise !

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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Mon texte n'est pas sélectionné, et peu m'importe ! Ce site ne met pas assez en valeur les textes de qualité littéraire, et trop les textes qui valent à court-terme. Je pense que cette politique n'est pas tenable, parce que certains textes mériteraient vraiment d'être sélectionnés pour leur valeur à long-terme. Je pense ne plus trop venir sur le site, sauf pour les prix éphémères, si l'inspiration me vient.
Et ras-le-bol de l'hypocrisie de ces auteurs sans autre ambition que de gagner le prix du public.

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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette œuvre bien écrite, déconcertante et glaçante, Vianney ! Une invitation à vous imbiber de lumière dans “Gouttes de Rosée” qui est en compétition pour le Grand Prix Automne 2019. Merci d’avance et bonne journée https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/gouttes-de-rosee-1
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Patrick Peronne · il y a
Concernant l'ancêtre ou les ancêtres de ces jeux vidéo, j'en suis resté aux productions japonaises tv des années 80... c'est dire mon niveau d'adaptabilité à un texte comme le vôtre. Mais le vieux cerveau qui est le mien a apprécié le côté commentaire en direct… qui ne m'est pas totalement inconnu. Excellente description d'un univers, qui n'est plus vraiment le mien !
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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci beaucoup pour ce commentaire ! Désolé de ne pas vous avoir répondu plus tôt. Je pense ne plus trop venir sur Short Edition. Je trouve que les textes de qualité n'y sont pas assez valorisés.
Bonne continuation

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Françoise Mausoléo · il y a
Rassurez-moi , on est dans un jeu vidéo pour avoir autant de victimes … J'en aie le souffle coupé !
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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Ou dans une fiction..
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Ginette Vijaya · il y a
C'est comme un fait d'actualité décrit avec la précision d'un couperet .
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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci beaucoup !
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Utilisateur désactivé · il y a
Pas mal écrit hormis deux ou trois petites erreurs sans gravité sur un sujet ô combien casse gueule. A chacun d'apprécier. Il fallait oser d'où mes 5 étoiles et... Bonne chance
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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci pour ce mot encourageant !
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Virgo34 · il y a
Je me plais à penser que cette situation ne peut pas se produire tant les précautions sont prises pour que cela n'arrive pas. Mais la folie des hommes peut aller jusqu'à un paroxysme à toute épreuve.... Un récit bien écrit qu'on se régale à lire.
Une question : j'espère que le baron s'en est bien sorti... (" le forestier de l’équipe de France s’empara du baron" ).... Juste pour dire qu'on ne se relit jamais trop.... MDR !!!

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Vianney Roche-Bruyn · il y a
League of Legends est un jeu vidéo et le Baron Nashor est une créature qui apparaît à partir de la vingtième minute et dont la capture assure à vous et vos coéquipiers de l'or et des bonus non négligeables pour 3 minutes 30 ou jusqu'à ce que vous soyez (provisoirement) tué.
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Virgo34 · il y a
MDR !!! Je suis vraiment nulle... en jeu vidéos... Je préfère la conjugaison (cf mon engueulade avec James Wouaal qui s'occupe de ce qu'il connaît pas sur le forum). Mais j'ai cru qu'il s'agissait de foot-ball,.. Pardon. Je vais relire votre texte qui ne m'avait pas déplu pour sa vivacité.
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Virgo34 · il y a
Effectivement, il faut connaître le jeu vidéo pour comprendre...
Il se trouve que je dis toujours ce que je pense, excusez-moi...

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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Pas grave !
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Atoutva · il y a
Une actualité tout à fait plausible mais qu'on espère ne jamais voir. En tout cas , bien écrit.
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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci beaucoup !
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Marie Hélène Peneau · il y a
Waou ! Perturbant, et remarquablement écrit
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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci !
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Stéphane Sogsine · il y a
dérangeant et bien mené
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Vianney Roche-Bruyn · il y a
Merci !
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