Joindre les Debouts

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Il faut joindre les debouts, avait-elle écrit. Les deux bouts, l'avait-on corrigée. Il faut joindre les deux bouts. Survivre, payer les factures, tenir bon. Non, non, avait-elle souri. Il faut faire plus que ça, il faut joindre les debouts.
Ceux qui ouvrent les yeux le matin dès le premier réveil, qui s'étirent vigoureusement avant de sortir du lit, qui se douchent et s'habillent dans le froid, ceux qui quittent la table du petit-déjeuner avec le pain encore en bouche, qui courent dans la rue avec leur écharpe à moitié nouée, qui s'élancent dans la vie avec l'assurance de ceux qui ne sont pas optimistes mais qui y croient toujours, ceux qui posent un livre sur leur table de nuit ou au fond de leur sac en se disant qu'ils le liront demain, et qui s'accrochent aux pages, leurs yeux suivant les lignes, même s'ils savent bien qu'ils oublieront, et qu'ils ne sauront jamais ce qui est arrivé à Martine et Célestin.
Ceux qui se lèvent au deuxième réveil en maudissant l'imbécile qui les fait commencer si tôt, et le bus qui n'est jamais à l'heure, qui se traînent en dehors de leur chambre, attrapent un pull au hasard avant d'aller allumer la machine à café, ceux qui se disent toujours qu'ils auraient dû se coucher plus tôt, mais qui sont plus fatigués s'ils le font, ceux qui vont regarder un film de série B tard le soir parce que ça ne demande pas beaucoup de réflexion, et que c'est un petit plaisir coupable au même titre que les fringales de minuit, les médianoches improvisées à grands coups de chocolat, de pâtes et de surgelés, un petit plaisir qu'ils se font au milieu de la nuit, bien au chaud sous leur couette.
Ceux qui se réveillent toujours trop tard, malgré leurs promesses, et qui se retrouvent dans la rue avant d'en avoir conscience, le coin de l'œil un peu jaune, et la fatigue gravée dans leurs cernes, ceux qui grattent quelques minutes de sommeil sur la vie, encore quelques secondes, encore, encore, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à gratter, et que la sonnerie insistante du réveil se glisse de leurs tympans jusqu'au cerveau, ceux qui se redressent en sursaut tous les lundis matins en priant pour qu'on soit encore dimanche, avant de refermer des yeux agressés par la lumière, et qui rampent presque pour sortir de leur chambre, mais qui, une fois dehors, sont aussi pleins de vie que la veille à vingt-trois heures trente, quand ils se sont illuminés, leurs yeux, leur sourire, plus brillants que des lucioles, prêts à tirer parti des heures sombres comme d'autres le font du jour.
Ceux qui croient, peu importe en quoi, peu importe en qui, mais qui croient, avec force, avec vigueur, de tout leur cœur, sans jamais douter, ceux qui ont des valeurs, des idéaux, des utopies, comme un post-it dans l'âme, agrafé au fer, gravé dans le marbre, vivant enfin, et renaissant à chaque instant sans même s'effondrer en cendres grises, mais au contraire, coloré, chamarré, clairsemé de camaïeux enchevêtrés, ceux qui ont des idées dans la tête et des espoirs dans les veines.

Il faut joindre les debouts, les unir, les entremêler dans la grande tapisserie humaine, filer l'écheveau des destinées, précéder les Moires dans l'émoi de l'existence.
Il faut joindre les debouts.

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Pierre Pellegrini · il y a
Très beau texte. Merci

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