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Comme une irrémédiable envie de marcher les jambes arquées. Comme une subtile envie de bomber le torse. Comme une terrible envie de me sentir triste. Sur le périphérique parisien, dans une voiture de location, mon fils à l’arrière, sous un ciel qui n’arrive pas à choisir entre gris clair et gris foncé, la radio est maussade et soudain cette question de mon garçon de 4 ans :
« Pourquoi tu pleures Papa ? »
Qu’il est chiant ce gosse qui remarque tout !

« C’est rien mon grand, c’est juste cette chanson ! Chaque fois que je l’entends, ça me fait ça... Mais ne t’inquiètes pas, Papa va bien...
- Pourquoi elle te fait ça cette chanson ? C’est une chanson triste ?
- Même pas ! C’est à cause de ce qu’elle dit... c’est à cause de la voix du Monsieur qui chante, c’est à cause d’aujourd’hui. Même si cette chanson m’a toujours fait ça !
- C’est qui le Monsieur qui chante ?
- C’est Johnny Halliday.
- Et tu l’aimes bien, toi, Papa ?
- ... Je ne sais pas...

6 décembre 2017 : Johnny est mort ! Est-ce que je l’aime ? Je n’en sais rien ! Je ne me le suis jamais demandé. Est-ce qu’on se demande si on aime la Tour Eiffel, le Louvre ou le château de Versailles ? Ces monuments ne sont pas à aimer, ils sont... c’est tout. Johnny c’est pareil. Incapable de dire si j’aime ses chansons. Je les connais, c’est tout. Je sais que ma mère lui voue un amour fraternel parce qu’ils n’ont que deux ans d’écart. Alors je sais qu’aujourd’hui ma mère est triste. Mais combien de mères, de pères, de fils, de filles, de frères, de sœurs sont, au moins, peinés. Combien de millions sommes- nous à penser aujourd’hui que nos parents ont perdus un frère ; à ressentir comme la perte d’un oncle ?

Nous ne sommes pas Johnny, c’est bien plus que ça : Johnny c’est nous ! Sa gueule marquée, ses démons avoués, ses bêtises assumées, ses faiblesses tant aimées. Johnny ne nous a pas regardés vivre depuis une vie parallèle. Johnny a vécu notre vie puissance mille ! Il a aimé, il s’est trompé, il s’est brûlé, il a lutté, il a pleuré, il a crié, il a chuté, il a paradé, il s’est énervé, il en a sué, il a fait de son mieux sans toujours y arriver. C’est son imperfection qui nous plait tant ; ce sont ses failles semblables aux nôtres qui nous rassurent, sa volonté brute qui nous fascine et sa voix jaune qui nous emporte quand elle déchire Diego...

Il ne sera jamais un chanteur comme les autres. Pas d’époque : il est de toutes ! Pas de style : il les a tous ! Pas de comparaison, il est forcément au-dessus ! Même ceux qui se défendent de l’aimer, ceux qui savent toujours quoi penser : qui trouvent ses chansons merdiques, ses cris pathétiques, son public bien beauf avec les perfecto à têtes de loups. Même ceux-là savent leur croisade anti-Johnny, perdue d’avance. Pourquoi ce type plaît tant aux français de tous horizons, de toute histoire de toute catégorie sociale ou familiale. Mais parce qu’il est chacun de nous. Il est ce père divorcé, il est ce chômeur qui galère, il est cet amoureux éconduit, il est ce mec qui se débat, il est ce solitaire qui déprime, il est cet orgueilleux, il est cet indomptable, il est ce franchouillard, il est ce connard, il est ce pote irremplaçable, il est ce taiseux qui s’ennuie, il est ce mec qui foire, il est celui qui dit une connerie, il est ce gars qui a trop bu, il est ce copain qui rigole, il est cet inconnu qu’on connaît, il est cet ami sincère, il est celui qu’on perd de vue, il est celui qu’on n’oublie jamais... Il est celui qui nous dit que la vie c’est dur ; mais ce n’est pas grave la vie !

Il n’est pas Brel, Barbara, Brassens, Bécaud ou Ferré. Ses mots sont plus faciles, sa voix plus limpide, son recul moins intense, sa pudeur moins gênante. Et puis il y a ces yeux éternels : d’un bleu unique et indescriptible. Ses yeux fascinant qui n’auront jamais pris une ride. Ces yeux qu’on a croisés mille fois allumant ce visage tant et tant lacéré, cabossé ou ravagé. Ses yeux sont comme deux palais luxueux et flamboyant au milieu d’un champ de ruines. Ses yeux qui sont restés beaux quand il ne l’était plus. Ses yeux enfantins du bleu froid de la sincérité.

Si sa voix est si forte c’est parce qu’elle porte la nôtre. Il chante comme on respire... ; comme on respire quand on refait surface. Il emploie les mots simples que nos bouches ont usés. Ce n’est pas un chanteur qui dit ce qu’on pense. C’est un chanteur qui dit ce qu’on dit !

Mon fils s’est endormi, je pense à sa grand-mère. Tient, c’est quoi cet air que j’ai en tête ? C’est rien sûrement une chanson de Johnny... «Qu’on me donne l’envie/ L’envie d’avoir envie... »
J’essuie mes larmes et je vais rentrer pour appeler ma mère.

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