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Jeu de mains

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Sophie Loiseau

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Au commencement la réflexion s’organise. Le cerveau conçoit, invente, imagine. Logique, intuitif, analogique émettant des hypothèses parfois justes, parfois absurdes, les neurones s’agitent de démonstrations en conclusions jusqu’à ce que surgisse la solution. Certains plus souples, mieux entraînés ou plus instinctifs aboutissent à la résolution, l’idée jaillit avec spontanéité.

– « Ça y est, je la tiens ! »

Quelle drôle d’idée ainsi exprimée ? Pour l’instant, leurs mains sont aussi vides, que leur esprit est plein. Que seraient les plus belles idées sans nos mains pour les matérialiser, les réaliser, les partager ? L’idée ou la solution naît, la question se pose alors, comment lui donner vie ? Ceux qui n’en font rien pourront simplement se targuer, quand d’autres l’auront transformée en réalité « J’y avais déjà pensé, je la tenais entre mes mains. »

Penser, réfléchir, analyser. Que de professeurs brandissent ces mots en promesse d’un beau métier. Pas un ne dit, regardez vos mains, admirez leur perfection, imaginez votre avenir au creux de vos paumes, modelez cette pâte douce et chaude qui vous appartient. Une piètre copie et, ils assènent avec mépris, « vous ne ferez guère mieux qu’un métier manuel, je vous vois bien esthéticienne, les garçons deviendront plombier, au mieux chaudronnier ». Le travail des mains est à leurs yeux sans valeur ajoutée. Ils ne vont pourtant pas faire entretenir leur voiture par un agrégé de philosophie. Inconscients en confiant leur voiture aux mains pleines de cambouis de leur garagiste qu’ils font appel à des génies, dont l’intelligence s’exécute avec doigté et agilité pour réparer les pannes que leur esprit brillant aura identifiées.
On vient toujours aux mains !

Vingt-sept petits os, des muscles, des tendons, et la magie naît. Capable de saisir une poussière entre le pouce et l’index, soulever une brique, malaxer une pâte feuilletée, déposer une caresse, le champ des possibles est sans fin pour les mains. Croyance ou prophétie, ne dit-on pas des mains qu’elles dessinent dans leurs paumes les lignes de nos destinées d’amour, et le sens de notre vie ?
Certaines sont féminines, d’autres siéent à des bûcherons, les mains de pianistes laissent deviner des doigts agiles, longs et fins, une main de fer présume un fort caractère. Il ne faut pas se fier à ce que l’on voit. Des mains massives peuvent délicatement assembler des pans de tissus ou des pièces de cuir, elles sont les petits génies, les petites mains de nos esprits.

Jouez une partition sans vos doigts, peignez sans vous saisir d’un pinceau, concevez un meuble sans agripper une scie, écrivez des histoires sans tenir un stylo ou faire danser vos doigts sur un clavier, sculptez dans le marbre sans empoigner un maillet, composez un parfum sans mélanger les notes parfumées.

Sans nos mains, l’esprit et l’imagination ne serviraient à rien. Coupez ces mains et la création resterait où elle est, une idée jamais libérée, un concept inexprimé, une réalisation ankylosée. Qu’il y a il de plus manuel qu’une mélodie, une sculpture, une peinture, une senteur, un écrit ? Les mains sont la résonnance et la raisonnance de l’esprit. Laissons les professeurs désespérer, le travail manuel est l’excellence, l’aboutissement de la créativité. D’ailleurs, la leçon va commencer.

– « Prenez votre manuel de philosophie, page 22. »

Rapidement, le professeur se corrige. Ses mains s’agitent, ses doigts forment des signes précis, elle enseigne à une classe d’enfants sourds-muets. Elle abandonne ses considérations intellectuelles au profit de la pensée gestuelle.
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