Jean-Louis ou la Vraie vie

il y a
4 min
296
lectures
236
Qualifié

Bonjour à vous ! Merci pour vos visites et vos commentaires même négatifs, argumentés, non pas pour démolir, et ceci pour avancer dans l'écriture... J'aime aussi, en fonction de mes  [+]

Image de 2021
Image de Très très court
Jean-Louis, quatre ans, habite un pavillon blanc de la banlieue lyonnaise.
Les maisons, de petits cubes alignés autour d'une vaste pelouse.
Obligé de rester dans le jardin, tête posée sur le portail, paysage donnant des envies : cabanes dans les arbres, balançoires accrochées aux branches, le toboggan et même la cage à poules.
Docile, ne pas s'aventurer plus loin, sauf qu'à présent il voit des étoiles, le ciel bleu ; un coup de coude dans les dents, le cul à terre, la bouche en sang.
Un garçon qui pédalait dans l'allée n'a pas supporté que sa tronche dépasse.
Si jeune, la trouille bleue des garçons ; il s'en ira fréquenter la douceur des filles.

Jean-Louis, cinq ans, ambition : voler.
Nuit noire, parents occupés, il est temps pour lui de se jeter dans le vide. Un sac plastique enfoui dans sa poche, se dirige vers la dernière marche du toboggan. Attend que le vent donne corps à son parachute, hurle sa joie, plonge, objectif : atterrir vingt mètres plus loin et poser pieds dans le jardin de papa.
Arrivé plus loin.
À l'arrière de la vieille Mercedes, en larmes, tee-shirt ensanglanté, prisonniers des bras tranquillisants de sa mère. Direction hôpital, recoudre son menton utilisé comme un train d'atterrissage.
De retour à la maison, il caresse le raccord en fil de fer en se jurant qu'il volera.
« Quand je serai grand, je serai aviateur. »


À l'âge de six ans, opte la balançoire. Objectif, cris, destination, hôpital, menton, fil de fer ; tout pareil.
Le lendemain, ses parents lui offrent une bicyclette ; ses premières échappées dans des couloirs réalistes.

Six ans, bis.
Son père l'envoie à la cave chercher une bouteille de vin, cherche, fouine, déplace les cagettes et tombe sur un sac de plage contenant une cape rouge et une barbe blanche.
La preuve qu'IL n'existe pas.
« Jean-Louis, tu trouves ? »
« – J'arrive Papa ! »
Assailli par des questions.
Son père ? Celui qui pose sa main sur sa joue la nuit pour qu'il se rendorme ? C'est lui ce branque ? C'est lui qui tambourine à la porte le 24 décembre ?
À Meyzieu, chez Tante Fifine, neige ou pas neige, la frousse après l'excitation. Le cousin Jean-Pierre, le plus mioche, hurle, manque de souffle, se touche le petit Jésus en guise de protection. Dès l'entrée du vieillard, des coups de bâton saccadés, bruits de mitraillette, bonbons jetés à la volée dans une violence inouïe. Frères, cousins, cousines jouant à cache-cache sous les robes des mères, et les plus téméraires à plat ventre sous le canapé.

« Jean-Louis, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ?
– J'arrive Papa ! »
Papa Fouettard en mission exploratrice.
« Les enfants, les enfants..., la voix de Nounours dans Bonne nuit les petits !, Venez, me faire un bisou. »
Des coups sur la table, sur le mur avec sa canne, et pour les cadeaux, macache ; après son départ, bonbons qui se battent en duel sur le carrelage, et retour du temps calme.
Ces enfants ont visiblement tiré le gros lot avec ce Père-Noël et devront patienter jusqu'au petit matin pour ouvrir leurs cadeaux.

Après cette découverte dans la cave, Jean-Louis met au point une invention. Ce qu'il ne comprend pas, ce qui lui semble difficile à admettre pour son âge, les pensées brumes, les vents contraires, les mystères et les vérités qui dérangent, il les dépose dans son cerveau, à l'intérieur de « la boîte à secrets ». Enfouir les choses de la vie qui lui font mal, qui le perturbent ; son nouveau conte de fées.
« J'ai pas trouvé de vin Papa, vas-y toi ! »
Et retourne à table, l'air de rien.

1975. Jean-Louis a dix ans.
J'ai encore rêvé d'elle du groupe Il était une fois pour cadeau d'anniversaire. Paroles apprises par cœur, ne sera plus aviateur, se contente du rôle de chanteur, circuit grand séducteur.
Un soir pourtant, en robe de chambre sur le canapé, il chiale comme une madeleine devant le film Les amitiés particulières, diffusé dans Les Dossiers de l'écran.
« Jean-Louis, monte dans ta chambre ! ».
Ordre du père, cinglant, nuit de sanglots, et à partir de ce soir-là, plus jamais la caresse sur sa joue.
Mais qu'est-ce qui lui a pris à notre nouveau Mike Brant ?
Bouleversé par ce serment d'amitié entre deux garçons, ébranlé par les tentatives des adultes pour tenter de le briser.
Il prend conscience qu'il est comme ces deux enfants à l'écran. Désire les garçons et il n'est finalement pas le seul ; mais c'est interdit, mais ce n'est pas normal dans sa famille, comme dans tant d'autres familles.
Le lendemain.
« Maman, comment il se termine ce film ?
- On sait pas, on l'a arrêté avec papa. »

Les garçons, cela tombe bien, Jean-Louis en a deux à disposition. Les grands frères, obligé de les aimer. Et à force d'y être obligé, il finit même par les aimer ; des hauts, des bas.

Quant aux autres, les extra-terrestres de sa petite planète.
Comme eux, il se rend dans le même établissement, comme eux, il est équipé d'un pénis et porte les cheveux coupés court. Les observe, les écoute parler, crier, rire. Impressionné par la beauté de certains, au point de ne pas savoir quoi leur dire ; apprêté, ridicule.
Et pour les autres, les biscoteaux qui cherchent les noises, ceux qu'il trouve laids en lui montrant que c'est eux les chefs, il les évite et s'en va jouer ailleurs toujours avec des filles.
Désirer les garçons, c'est inexplicable et sans réponse. Et cette chose-là comme tant d'autres, il prend soin de la déposer dans la boîte.
Il ouvre, dépose, referme.

Cela tombe bien son invention quand on a dix ans.
Il découvre le mot ‘‘pédé'' dans le bus scolaire. Des garçons dégoûtés se bousculent auprès de lui pour l'informer du véritable sens et y ajoutent les synonymes.
Sa défense : rester calme, n'a pas envie de se battre, reçoit quelques coups discrètement, ne bronche pas, passe pour un lâche, médaille !
La boîte vite ! Encore de la place pour faire quelques dépôts :
La Tarlouze, La Pédale, La Tafiolle, LaTapette.

De retour de l'école, s'enferme souvent dans sa chambre, chiale un bon coup.
Il n'est pas assez viril ? Voilà sa grande différence avec les autres garçons qui l'agressent et bizarrement qu'il désire ? Pas tous, certains.
Décide de faire des efforts pour se transformer, ne pas devenir la honte de sa famille. Dans la chambre de ses parents, parle au miroir en se prenant pour son père, se contrôle en donnant plus de roideur à ses gestes. Les mains enfouies dans les poches en mode cool, se tient bien droit, gonfle le torse et veille à marcher lentement, et surtout, sans tordre du derrière.
C'est peut-être aussi à cause de lui si Jean-Louis se fait insulter.

Se détourne de la compagnie des filles, tente d'être accepté par une bande de mâles dans lequel finalement il s'ennuie : petites voitures, foot, fusil laser, char TF56.
Jean-Louis préfère lire dans la cour jusqu'à l'asséchement, jusqu'au grand retour vers les copines ; elles, pas du tout rancunières. Activité bilboquet, jeux de l'oie, Cluedo, badminton. Jean-Louis ne pouvant pas s'empêcher de contenir son corps, sa voix, sa joie.
Le retour à la case départ.

Les insultes reviennent, ouverture de la boîte, désserrer la pression jusqu'à la nouvelle offense, répète devant la glace, tente d'entrer dans la norme, retourne à la lecture jusqu'au manque ; retrouvailles frou-frou en mode couettes et queues de cheval.
Une enfance rythmée.

Adolescence.
La boîte qui prend toujours plus de place dans sa tête.
Elle tombe, elle descend le long de la colonne vertébrale tel un ascenseur, elle passe par le cœur qu'elle serre, elle descend encore, passe par le ventre qu'elle tort. Elle se secoue. Elle est prise par les spasmes du pauvre ventre et elle le secoue et elle le secoue.

1985. Fin du scénario.
La boîte est prise par les spasmes du pauvre ventre et il la secoue tellement que la boîte explose telle une boîte de Pandore, et ce qui en sort, les idées noires, les pensées grises et les mots bleus, tous sont expulsés par les voies naturelles, tandis qu'explose dans le ventre de Jean-Louis tout un bataillon de papillons, des papillons d'or.
La vie reprend, une vraie vie, le cadeau, enfin !
236

Un petit mot pour l'auteur ? 14 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Eve Nuzzo
Eve Nuzzo · il y a
Gonflant, ces textes qui font l'unanimité, mais bon, je m'incline.
Image de Fred Panassac
Fred Panassac · il y a
Re après la tempête !
Image de Alraune Tenbrinken
Alraune Tenbrinken · il y a
Heureusement tout fini bien !
Image de Ombrage lafanelle
Ombrage lafanelle · il y a
Super ce texte, je soutiens! J'aime beaucoup la fin. Ce déluge d'idées noires qui s'en va
Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Une seconde visite pour votre texte .
Image de Hortense Remington
Hortense Remington · il y a
De retour… ! 😉
Image de Julien1965 Dos
Julien1965 Dos · il y a
Merci à vous, L A E dans LA TI TI A... à taper sur votre Remington portative...
Image de F. Grandhomme
F. Grandhomme · il y a
À nouveau :)
Image de Viviane Fournier
Viviane Fournier · il y a
trop contente de revenir.. j'avais adoré et .. c'est pareil là maintenant , alors, belle chance à vous !
Image de Julien1965 Dos
Julien1965 Dos · il y a
Merci beaucoup à vous Brocéliande...
Image de Ninn' A
Ninn' A · il y a
Bon vent à Jean-Louis !
Image de Julien1965 Dos
Julien1965 Dos · il y a
Merci beaucoup Jeanne !
Image de El Djibo
El Djibo · il y a
Voix renouvelées