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Je suis un animal sauvage

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André Page

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FINALISTE
Sélection Public

Elle traçait son chemin avec grâce, détermination et désinvolture dans les hautes herbes sèches, comme un bateau corsaire fendant les eaux agitées par les vents de l’un de ces océans que les hommes empêchent de faire le tour du monde en les faisant changer de nom. Des papillons bleus ou jaunes s’envolaient à son approche, de grosses sauterelles vertes ou brunes jaillissaient de chacun de ses pas. Il la suivait, subjugué, oubliant qu’il connaissait le nom de toutes ces créatures vivantes pour ne laisser résonner en lui que le sien, Cathy... Elle était blonde aux cheveux très courts, il était brun, aux longs cheveux bouclés. À leur passage, la vallée fossile des Rimets, au val de Rencurel, semblait reprendre vie. La vie, c’est juste quelques couleurs qui volent dans le vent, l’éclat d’une chevelure sous un soleil perdu, un mouvement à deux sur un monde immobile, pensa-t-il, puis il ne pensa plus, il vivait seulement, fort, très fort.

— Quel bel endroit, Laurent ! Vous... Je peux te tutoyer ?
— Tu dois, sourit-il, j’aurais l’impression que tu es à l’autre bout du monde, sinon, alors que tu es juste devant moi. Continue, chacun sait au fond de lui où il doit aller...
— Mais je ne sais pas où je vais, moi, et tu connais toutes les Alpes... Je vais vers ce qui me semble beau, je marche avec mes yeux...
— On croit que le beau est toujours plus loin... sourit-il en plongeant son regard dans ses grands yeux verts. Elle continua néanmoins de plus belle, allongeant le pas. Un grand oiseau blanc les survola un instant avant de plonger vers une zone de rochers toute proche. Quand il s’éleva à nouveau dans les airs, il tenait quelque chose entre ses serres. Cathy se retourna et l’interrogea du regard.
— Le circaète Jean-le-Blanc vient de capturer une vipère, son repas favori ! C’est un petit aigle blanc.

Ils s’étaient rencontrés au gîte des Rimets, dont la patronne avait suggéré à la jeune femme de demander à Laurent de l’emmener sur le site géologique. Il s’y rendait chaque jour pour étudier le coin en vue de l’ouverture d’un sentier pédagogique pour ce qui concernait la faune sauvage. Il était connu par tout le Vercors pour la qualité de ses randonnées animalières. La jeune femme sourit. Ils dominaient maintenant le val de Rencurel et sur les hauteurs face à eux, de l’autre côté de la vallée, s’allongeait une barre rocheuse posée sur le bleu du ciel comme une longue broche d’argent.

— C’est donc vrai ce qu’on dit, que tu sembles attirer la faune sauvage à toi, plutôt que tu vas vers elle... Combien de chances y avait-il que nous assistions à une telle scène...
— Peu, convint-il.
— Très peu, tu veux dire ! Merci.
— Je n’y suis pas pour grand-chose, il avait faim, rit-il.
— Pour voir quelque chose, il faut le comprendre, fit-elle doucement, et ses yeux partirent côté rêve, là où si longtemps sommeillent les plus grandes vérités.

Ils s’assirent un instant sur un bloc rocheux. À leurs pieds, quelques orchidées semblaient monter la garde. Un passereau, un trait noir sur l’œil, se posa tout près sur un autre rocher.

— Encore ? Comment fais-tu ?
— Traquet motteux, sans vipère, annonça-t-il sobrement, un léger sourire aux lèvres. Il paraissait préoccupé, attentif. Je crois que c’est toi qu’il est venu voir, et je le comprends.

Elle rosit un peu et entra dans son jeu.

— Non, c’est bien sûr encore et toujours toi, comment fais-tu ? Un truc comme ça ne m’arrivera que quand les poules auront des dents !

Il tressaillit à ces mots, parut se détendre et souffla d’une voix chargée d’émotion :

— Oui, voilà, c’est ça... Pas des poules, mais des canards... Et les crustacés du Crétacé, les crustacés du Crétacé...
— Quoi ?

Il parut chercher très loin au dedans de lui-même et ses yeux ne furent plus que de minuscules fentes par lesquelles le soleil n’aurait pu glisser son plus maigre rayon. Il releva la tête, faisant voler les longues boucles brunes de ses cheveux.

— Nous sommes là où se trouvait la mer. Une mer chaude. Tous ces calcaires sont des roches sédimentaires formées par l’accumulation de coquilles et de squelettes d’animaux marins, puis à la naissance des Alpes tout s’est soulevé. Des dinosaures à bec de canard de neuf mètres de long, des hadrosaures sont là. Ils possèdent un grand nombre de petites dents dans leur bec, des herbivores pourtant, qui dévorent des crustacés cachés dans des souches de bois en décomposition, et mangent le bois avec, en période de reproduction par besoin de protéines et de calcium... Les crustacés du Crétacé ont peur... Ici, ici... Il ouvrit soudain ses yeux en grand, regarda les pierres autour et se leva d’un coup pour aller en saisir une assez grosse, qu’il lança sans hésiter contre un gros rocher, la brisant en deux.

— La peur ne se voit pas à l’œil nu, elle se ressent, souffla-t-il encore sous le coup de l’émotion, une peur de soixante-quinze millions d’années incrustée dans la roche... Ce sont des coprolithes, des excréments fossilisés de dinosaures, regarde, avec des restes de carapaces et d’exosquelettes non identifiables précisément, bien sûr... Jusqu’ici on n’en avait trouvé qu’en Utah...
— Beurk, même minéralisés on voit bien ce que c’est. C’est ça que tu as ressenti, la peur ?
— Oui... Bon c’est vrai que chaque fois qu’un Office de tourisme a voulu organiser des randonnées d’observation animalière de chamois, marmottes, bouquetins, mouflons, rapaces, passereaux, elles me sont systématiquement revenues, car j’ai toujours eu cent pour cent de réussite à ce petit jeu stressant, mais passionnant...
— J’en reviens à ma question, sourit-elle, comment fais-tu ?

Il réfléchit un instant, puis la fixa intensément.

— Je suis un animal sauvage, je crois que c’est la seule vraie réponse...
— Oui, je crois que c’est ça... Sa voix était tendre et douce. Peut-être dangereux !

Elle lui lança un coup d’œil espiègle, fit sur l’herbe un bond à réveiller taupes et dinosaures, et il sut alors que son rire clair serait à jamais pour lui cette lueur qu’une belle étoile donne à la nuit.

PRIX

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Image de J.M Capu
J.M Capu · il y a
Bravo pour ce très beau texte .
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Claire Bouchet · il y a
Je suis ravie d'avoir découvert votre texte André. Très belle histoire qui occupe une place méritée dans la finale de ce prix. Bonne chance !
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Jeanne · il y a
Un bien joli tableau, un charmant ami des animaux, belle chance aux deux tourtereaux.
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coquelicot Coquelicot · il y a
naissance d'un amour parmi la nature . une bien belle histoire. A nouveau, mes voix
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Ginette Vijaya · il y a
Je vous souhaite bonne chance et une bonne finale pour ce texte que j'ai pris plaisir à relire .
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michel jarrié · il y a
Nouvelle aussi tendre qu'instructive. bravo André.
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Vivian Roof · il y a
Mes voix, André.
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Valérie Labrune · il y a
Bonne chance en finale! Vote renouvelé.
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Merlin Merlinéa · il y a
Bonne finale André
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Fred Panassac · il y a
Un beau doublé, *****
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