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bruno cuffini

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En compétition

Un nuage de poussière, un claquement, et la voiture s’arrête à la limite du fossé. Il y a eu un bruit, un éclair de lumière. Les essuie-glaces se sont mis à battre, perdus et libres, avec de petits drapeaux qui s’agitaient accrochés à chacun d’eux.
Je roulais tranquillement dans la nuit quand tout à coup les moustiques et papillons nocturnes m’avaient semblé différents. Différents, c’est le mot. Et en plus, ils parlaient. Ou elles parlaient ? Et j’entendais ces voix dans l’habitacle comme si elles venaient de l’intérieur. De l’intérieur du monde, des cuirs des sièges, de la moquette du sol. Rien de tout cela n’était normal, au sens où l’on entend d’ordinaire ce mot.
C’est ce qui avait provoqué cet arrêt brutal sur le bas-côté. Un coup de terreur, presque une panique : j’avais freiné, braqué le volant et, chanceux malgré tout, j’étais simplement immobilisé et tremblant.
Je prends une profonde respiration, je tente de me calmer, de faire tomber cette pression qui me tient tout entier. Alentour, tout semble immobile. J’ai fermé les yeux, et je plonge. Des moucherons jouent sous mes paupières, un vase à vin chinois traverse en courant pendant qu’une bande de lutins passe dans le fossé en piaillant. Les lutins piaillent, c’est comme ça.
J’entrouvre les yeux, tout a changé. La nuit toujours, mais transparente et tiède. Les battements désordonnés qui me rappelaient l’existence de mon cœur se sont calmés, mes mains ne tremblent plus sur le volant. Je souffle enfin. Je flotte. Je dérive. Ce n’est plus une voiture qui m’abrite, c’est un berceau, et les petits drapeaux des essuie-glaces se penchent vers moi dans de larges sourires de bienvenue.
Des fées ! Depuis le temps, je n’y croyais plus. Toutes ces années sans fées, avec de grosses voitures et des banquiers austères, toutes ces années à faire vérifier les niveaux d’huile et d’eau, et la pression des pneumatiques alors qu’elles étaient là, à s’ennuyer.
Les fées qui s’étaient penchées sur mon berceau d’enfant ne m’avaient jamais abandonné. Je ne les voyais plus, c’est tout. Il avait fallu cette route nocturne et ce bas-côté un peu gras et large pour que nous reprenions contact et nous retrouvions enfin. J’en avais assez d’accompagner ces moustiques écrasés sur les pare-brise ou les vitres des phares. Assez d’avoir l’impression de les entendre me supplier derrière mon éponge. Assez de les croire s’agiter dans l’eau du seau de rinçage.
J’ai arrêté de boire après les éléphants dans une machine à écrire, arrêté de lire quand j’ai cru aux histoires, arrêté de marcher quand je me suis perdu. Je ne vais pas en plus cesser de laver les pare-brise sous le stupide prétexte que ces insectes écrasés ne sont ni morts ni insectes, que les pare-brise sont juste pour les fées aussi dangereux que les patinoires pour les zèbres. Devant la station-service, une petite fille pousse un cerceau. C’est devenu rare, une scène pareille. C’est vrai : à force de laisser toutes ces fées lancer tous ces vœux, les petites filles tournent à l’espèce en voie de disparition, et les cerceaux prolifèrent. Celui de la gamine s’enfonce dans une couette en plumes de canard et hurle, la voiture dérape, l’arbre s’approche en courant. Plus rien.


— Monsieur ? Monsieur ?
J’ai d’abord entendu comme un simple bruit, et maintenant c’est quelque chose d’articulé. Est-ce que je rêve ? Est-ce que je dors ? Je décide de replonger.
— Monsieur ! Monsieur !
Cette fois, ce n’est plus un doute. On secoue cette chose qui pense et qui dit « je ». On me secoue. Quelqu’un me secoue. J’ouvre ce qui doit être un œil. Une lumière diffuse. Un grand sourire.
— Monsieur : vous êtes revenu, ne vous agitez pas, s’il vous plaît.
L’être qui me parle est une femelle de l’espèce à laquelle je me souviens alors appartenir. La mémoire me revient : ça s’appelle une infirmière. Ça sourit. Ça ouvre la bouche :
— Monsieur…
J’écarquille maintenant les deux yeux sur une chambre blanche. Des tuyaux. Des lumières. La voiture. La route. La nuit. Je replonge.
— Monsieur ! Monsieur ! On l’a perdu…
J’y retourne. Je préfère les fées.

PRIX

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Ozias Eleke · il y a
Je ne me lasse jamais de vous lire. J'ai aimé.
Je vous prie de lire mon texte pour le compte du Prix des Jeunes Écritures https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/homme-tas-le-bonjour-dalfred

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RAC · il y a
Fait, défait et refait par des fées... Quelle jolie symbolique ! Un récit scintillant porté par un vent de liberté qui donne aussi de l'espoir... ♫♪
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Lasana Diakhate · il y a
J’aime bien ce beau texte bien rédigé, chapeau à vous
Je vous invite à prendre trois minutes seulement pour bien lire mon œuvre qui est en compétition .
N’hesitez pas à apprécier à travers le vote et de laisser un commentaire si mon texte vous plaira
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Louis Le Mizieu · il y a
Lu ce matin après avoir revu hier soir les choses de la vie... Rien ne se fée au hasard
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Oriole Lekeugo · il y a
Belle plume, félicitations. Je vous invite à visiter mon texte
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Fodé Camara · il y a
Je l'ai aimé. Bravo !
Merci de passer découvrir mon texte aussi et le soutenir si vous avez le temps 👇👇
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Joan · il y a
Moi aussi je préfère les fées et j'aime beaucoup cette micro nouvelle.
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Sylvain Le Loarer · il y a
Joli texte plein de magie et de poésie. J'adhère. Si cela vous dit, vous pouvez découvrir " La Consultation ". Bonne continuation.
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Long John Loodmer · il y a
Ce sont pourtant des fées elles aussi.
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Joëlle Brethes · il y a
Fantaisie et poésie dans ce texte pas vraiment triste malgré le choix final de votre narrateur :)

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