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Je ne t'espérais plus

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Nelly Chadour

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On les appelait les Rôdeurs, mais en cette éternelle nuit hivernale, seuls leurs yeux flamboyants permettaient de les distinguer des vivants aux joues diaphanes. Deux flammes vives, phares dans une obscurité infinie, posés sur Archi, l’immobilisant dans leur implacable faisceau. Il savait ce qui allait suivre : la créature s’approcherait, poserait ses longues mains pâles et glacées sur ses épaules et lui offrirait un baiser létal sur sa gorge. Puis le dévorerait passionnément. Malgré la menace de cette mort imminente, le jeune homme éprouva un regain d’exaltation, une soudaine flambée de vie que la disparition du soleil depuis la guerre atomique avait à jamais enterrée. L’empire de la nuit éternelle, la permanence de l’hiver gris et étouffant avaient abattu une chape sépulcrale sur Londres, transformant la glorieuse cité, seule encore debout dans une Europe dévastée, en un cimetière à ciel ouvert où déambulaient ses habitants cherchant à entretenir un simulacre de vie.
Au milieu du désert morne, vibraient cependant les frissons de l’effroi absolu avec l’avènement des Rôdeurs de la nuit, ces créatures nocturnes que l’occultation du soleil avait tiré de leur antre. A l’éternel ennui s’ajoutait désormais la terreur de tomber entre leurs griffes, malgré tous les efforts de la police londonienne pour les éradiquer.
Emmitouflé dans son manteau de mélancolie, Archi n’avait jamais partagé la sourde psychose empesant la cité sépulcrale. Ni jour, ni nuit, son existence avait perdu tout attrait et il avait appris à marcher sans crainte dans les rues désertes, sur les bords du fleuve moribond, espérant secrètement une rencontre surnaturelle.
La délivrance se présenta à lui après trois ans d’errance, sur les quais industrialisés de Canary Wharf. Le fleuve clapotait faiblement sur les pavés, absorbant la lueur des rares lampadaires, et la femme irradiait d’une solaire beauté. Archi ressentit de la reconnaissance envers la redoutable inconnue d’arborer l’apparence d’un ange et non celle de ces monstres dépenaillés décrits par les journaux. Les flocons gris, chargés de cendre atomique se posaient sur les fils d’or de sa chevelure, rehaussant leur éclat, glissaient autour du visage de porcelaine sans défaut, s’accrochaient aux cils, blonds roseaux cernant le lac en fusion de ses iris. La Rôdeuse étudia Archi et sourit avec une bienveillance de louve, dévoilant la pointe de ses canines parfaites. En dépit de sa robe déchirée et de son vieux manteau raidi par la crasse, elle dégageait une grâce étrange, chatte vagabonde, reine des ruelles enténébrés.
Elle lui sourit plus tendrement quand Archi s’approcha de son plein gré.
— Tu me reconnais, Archibald ?
L’entendre l’interpeler ainsi interloqua le jeune homme et le sortit de sa transe. Lui qui espérait expirer entre des bras angéliques distinguait soudain une parcelle de l’ancienne vie de l’être et il hésita. Ce fut la Rôdeuse qui effectua les derniers pas, son visage de porcelaine soudain inquiet, achevant de lui rendre son humanité. Alors Archie éprouva les prémisses de la peur qui animait ses concitoyens, comprenant que l’être ne le tuerait pas, mais l’emporterait dans sa propre nuit de soif irrépressible et de misère.
— Tu ne me reconnais vraiment pas ? gémit la créature d’une voix flûtée. Et pourtant, nous ramassions ensemble les coquillages sur les plages de Plymouth, nous courions dans les vagues teintes des ors du couchant, main dans la main, souhaitant ne jamais grandir.
Les souvenirs frappèrent Archi et ses veines se réchauffèrent en évoquant ce passé lumineux, à jamais enfui.
— Rebecca ? articula-t-il lentement.
Elle hocha la tête et ses mèches blondes flottèrent comme une auréole.
— Oui, ton amour d’enfance. Comme je suis heureuse de t’offrir le baiser qui nous réunira.
— Non, attends !
Rebecca s’arrêta devant la frêle barrière des mais tendues d’Archi et son front se plissa de contrariété.
— Je ne veux pas rejoindre tes ténèbres, j’ai perdu jusqu’au goût des souvenirs enfuis. Je ne demande que le repos, dans un dernier baiser.
— Oh, Archi...
Des larmes pourpres scintillèrent, et Archia repensa à la mer rougeoyante, à la chaleur réconfortante de ses rayons.
— S’il te plaît, Rebecca, si tu ressens encore de l’affection pour le petit garçon qui t’offrait des coquillages et des perles de verre poli, offre-moi une mort douce.
Les larmes roulèrent, traînées de sang sur peau neigeuse. Archi pensa au fameux conte des frères Grimm et regretta presque que son charmant bourreau n’ait pas les cheveux noirs.
— J’ai soif, murmura Rebecca, et ta demande est à la fois bienvenue et cruelle. Mais il en sera fait selon tes désirs, et toujours, je peuplerai ma nuit éternelle de ton souvenir.
Archi écarta lentement les bras pour la laisser le savourer à sa guise. Sa délivrance, sa belle mort, se jeta dans son bras, enfoui son visage frais contre le cou encore chaud d’une vie indésirable, et le jeune homme se crispa légèrement en sentant la pression de crocs contre sa peau.
Une lumière rasante frappa sa rétine et l’obligea à fermer les paupières. Avant qu’il n’eût pu réagir, il entendit Rebecca hurler à la mort et le fumet âcre de la chair brûlée le suffoqua. Il ouvrit les yeux, juste le temps de s’imprégner du spectacle indélébile d’un rai de soleil transperçant la chappe de nuages, cascade d’or ardente, aurore cruelle, qui baignait Rebecca. Dévorée par les flammes, ses beaux yeux d’or fondant dans leurs orbites en une vile gelée noircie par la fumée, ses cheveux voletant comme les derniers flamboiements d’une étoile, la Rôdeuse au supplice tournoya sur elle-même impuissante à échapper aux premières lueurs d’un matin oublié.
Au mépris du danger, Archi se précipita pour étouffer les flammes entres ses bras. Il ne serra qu’une dépouille carbonisée que le vent du fleuve réduisit doucement en cendres noires.
Comme doué d’une volonté malfaisante, le soleil jadis tant espéré disparut derrière le rideau infranchissable des nuages.

PRIX

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Elena Hristova · il y a
c'est si beau, je contemple les traces nocturnes de vos mots et je ne suis pas au bout de mes surprises!
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Miraje · il y a
Une aube ... crépusculaire.
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Alixone · il y a
Une découverte surprenante, je suis un peu sous le coup....
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Bertrand · il y a
un conte
apocalyptique
qui secoue
les cendres du
souvenir^^+5

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Grenelle · il y a
Une anti-aube anti-saintvalentin
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Nelly Chadour · il y a
Faut savoir se démarquer.
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Yasmina Sénane · il y a
Il est vrai que votre texte est surprenant ! Je vous apporte mon soutien.
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Nelly Chadour · il y a
Merci, Yasmina.
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Roulio · il y a
Vous êtes un brillant auteur, toutes mes félicitations la vérité!
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Nelly Chadour · il y a
C'est très gentil !
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Philippe Barbier · il y a
original
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Patrick Peronne · il y a
Inattendu... unique même parmi les déjà nombreux ttc lus jusqu'à présent. Vous semblez très à l'aise dans cet univers (post) apocalyptique et cette histoire d'amour bouscule, et c'est bien, les codes trop souvent figés de la St Valentin. Mon vote
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Nelly Chadour · il y a
Merci pour votre vote et votre retour, Patrick. J'ai, en effet, écrit tout un roman se déroulant dans cet univers.
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Topscher Nelly · il y a
Texte très surprenant m'a beaucoup plu. Mes voix
Mon texte si vous le souhaitez: http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/je-te-promets-6

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